Categories

Accueil > Monde > Chroniques de Palestine

16 avril 2013
redac

Chroniques de Palestine

par Thomas Vescovi

En 2011, par le biais de l’Association France Palestine Solidarité, j’ai pu me rendre à deux reprises en Palestine, et en Israël. Plus d’un an après mon premier séjour, j’entame (enfin) l’écriture de mes carnets de voyage. L’objectif est de transmettre l’information, sensibiliser à ce qui se passe dans ce coin du monde. Transmettre un message sincère et concret. Chaque information recueillie à l’époque a été revérifiée et les chiffres actualisés. Éléments d’histoire et informations socio-économiques côtoient anecdotes et rencontres atypiques afin de faciliter la lecture. Il y a aussi un caractère thérapeutique. Nul ne revient indemne d’un voyage au Proche-Orient. Frappé par l’accueil, la chaleur humaine, l’humilité qui règne dans chaque rue, chaque village, chaque maison, et en même temps marqué au plus profond de moi-même par l’oppression, l’humiliation quotidienne dont est victime le peuple palestinien. Je veux aussi pouvoir rendre hommage, une nouvelle fois, à celles et ceux qui m’ont accueilli, israéliens et palestiniens, et m’ont permis de comprendre, de démêler les nœuds, et surtout de saisir l’importance, voire le devoir, qui nous incombe d’agir. C’est un conflit très complexe, et si je parviens par le biais de mon modeste apport, à éclairer certains points, c’est une première victoire. Je n’aime pas voyager seul, donc même si parfois j’écris à la première personne pour des questions de syntaxe, je n’en oublie pas pour autant celles et ceux qui ont vécu avec moi la découverte de la Palestine, tout particulièrement mon père, mon frère, et Pierrick. Enfin, un immense merci à celles et ceux qui m’ont poussé à me mettre au travail, ils/elles se reconnaîtront.

Jérusalem

Quelques précisions avant d’entrer dans le vif du sujet. En 2013, lorsque l’on parle de Palestine, on évoque deux entités territoriales distinctes :
- La Bande de Gaza, quasiment inaccessible parce que soumise à un blocus militaire par Israël. En quelques chiffres, Gaza c’est : 1,6 millions d’habitants , 50% a moins de 18 ans . 54% des gazaouis souffrent d’insécurité alimentaire . 35% des terres agricoles et 85% des zones de pêches sont totalement ou partiellement inaccessible en raison du blocus . 90% de l’eau n’est pas potable . Dans l’incapacité de traiter l’eau usagée, en raison du blocus, 50 à 80 millions de litres d’eau usagés sont rejetés chaque jour dans la Méditerranée . Chaque projet de construction a un délai d’attente d’environ six mois avant d’obtenir une autorisation par Israël.
- La Cisjordanie, accessible par des check points, sur lesquels je reviendrai. C’est dans cette région que les gens se rendent fréquemment. L’entrée est assez simple pour les étrangers. La Cisjordanie vit depuis 1967 sous l’occupation de l’armée israélienne. Là encore, des détails seront apportés.

Pour s’y rendre, différentes possibilités s’offrent à vous. Le Caire puis traverser le désert du Sinaï ; Amman, en Jordanie, puis rejoindre le pont d’Allenby… Dans tous les cas, l’entrée est gérée par des garde-frontières israéliens. Moi j’opte pour la solution la plus simple, et la moins coûteuse : atterrir en Israël via Tel-Aviv, puis rejoindre la Cisjordanie en bus. Cette option n’est pas sans risque. Tous les étrangers, passent par un contrôle de passeport et un interrogatoire. Celui-ci peut varier de quelques minutes, à plusieurs heures. Soyons clair, si vous êtes arabes, le passage à la douane risque d’être un calvaire pour vous. Tout dépend de votre attitude, et des réponses que vous apportez aux gardes frontières. Où allez-vous ? En Israël. La Palestine ? Connais pas, ça ne m’intéresse pas, hormis quelques monuments. Le conflit ? J’y comprends rien. Pourquoi venez-vous ici ? Les boites de nuit de Tel-Aviv, la plage, le soleil, et le tourisme. Où logerez-vous ? Camping, hôtels, auberge de jeunesse (prévoir des adresses toutes prêtes). « Shalom in Israël, have a nice day ». Dès la sortie de l’aéroport, des sheyrouts (minibus appelés taxi-services en Palestine) vous permettent de vous rendre directement vers Jérusalem.
Jérusalem est la porte d’entrée en Cisjordanie. La ville est trois fois sainte, donc petit précis religieux. Pour les juifs, elle représente la capitale biblique du Royaume d’Israël de David. Le Mur des Lamentations étant le vestige d’un des pans du temple antique, et un lieu de prière. Pour les chrétiens, la ville est un patriarcat historique. Lieu de vie de Jésus de Nazareth, de sa crucifixion et de sa résurrection. La Basilique Saint-Sépulcre, tombeau du Christ, en est le symbole. Pour les musulmans, Jérusalem est le lieu depuis lequel le prophète Mahomet - ou Mohammed - a effectué son voyage nocturne, et la ville est désignée comme troisième ville sainte par l’islam. Lieu où les musulmans se réuniront le jour du Jugement Dernier, l’Esplanade des Mosquées, où se trouve le Dôme du Rocher ainsi que la Mosquée Al-Aqsa, symbolise cette présence musulmane.
En 1947, lorsque le partage de la Palestine fut voté, Jérusalem fut déclaré corpus separatum, placé sous surveillance internationale. La guerre qui suivit en décida autrement. Dès 1949, l’Ouest de la ville appartient à Israël, tandis que l’Est, comprenant la Vieille Ville, est occupé par l’armée jordanienne. Cette séparation constitue le point de passage de la « Ligne Verte », frontière entre Israël et la Cisjordanie, à Jérusalem. En 1967, suite à la Guerre des 6 jours, Israël repousse les jordaniens et reprend possession de toute la ville. Les palestiniens réclament que la partie Est de la ville leur soit rendu en vue d’y faire leur capitale politique. Ce point est une des fractures dans la constitution éventuelle d’un accord de paix. Depuis 1980, Israël a déclaré la ville de Jérusalem comme sa capitale « éternelle et indivisible ».
Pour comprendre la situation de la ville, rien de tel que de passer par du tourisme alternatif. Notre guide se nomme Ali Jiddah. Il se présente volontiers comme le Maire de la Vieille Ville, et il faut avouer qu’il connaît véritablement tout le monde. Pour lui, comprendre la situation dans la Vieille Ville de Jérusalem, c’est comprendre la situation dans toute la ville. Depuis une vingtaine d’années, les palestiniens de la Vieille Ville sont soumis au même processus que tout le reste de la Cisjordanie : humiliation, expulsion, colonisation. La politique israélienne est très claire : parvenir à expulser un maximum d’arabes de la ville dans le but de contrôler l’accès aux monuments religieux.
La Vieille Ville est divisée en communauté. Le quartier juif marque par sa propreté, son calme, et tous les bâtiments semblent « neufs ». Les seuls arabes que l’on croise sont les employés municipaux, qui nettoient les rues. Ali nous explique que tout est fait pour que les arabes ne viennent pas. Autrefois, une mosquée était en activité sur la place principale du quartier. Peu après 1967, et la prise de la totalité de la ville par l’armée israélienne, les forces de sécurité ont emmuré l’entrée de la mosquée, aujourd’hui désaffectée. Sur cette même place, Ali, pourtant si à l’aise tout au long de la visite, ne s’aventure pas plus loin, et préfère attendre. Il n’est pas le bienvenu. Les commerçants le gardent à l’œil. Je pars donc seul sur la place. Les jeunes qui y « squattent » sont armés. M16, fusil mitrailleur. Pourquoi ? Pour leur sécurité pardi ! J’apprends que ces jeunes, futurs militaires (le service militaire est obligatoire pour les juifs israéliens), ou en permission, peuvent garder leurs armes. Scène ahurissante, une jeune femme avec une poussette, et un fusil d’assaut en bandoulière.
Les quartiers palestiniens, 3 500 habitants, musulmans et chrétiens, n’ont rien à voir. Les souk sont très animés. On débat, on dialogue, on rit, on s’engueule, on négocie, on achète, on boit un café, on joue au foot… Bref, c’est le bordel. 5 touristes par mètre carré. Deux choses me surprennent. D’abord, la sécurité n’est plus assurée par la police, mais par l’armée. Des militaires israéliens sont placés à différents coins de rue. Nous sommes donc bien en zone « occupée militairement ». Ensuite, de nombreux juifs orthodoxes traversent les quartiers. Têtes baissées, les yeux plongés dans leurs livres saints, ils sont imperturbables. Ali explique qu’ils marchent la tête baissée parce qu’ils n’ont pas le droit de croiser le regard d’une femme.
Sur un immeuble, à une terrasse, des barbelés et des drapeaux israéliens. « Voici la maison d’un colon ». Kézako ? L’objectif est de diviser les quartiers arabes. Différentes possibilités. D’abord, la plus simple, une famille juive entreprend le rachat d’un appartement à un palestinien. Les arabes de la Vieille Ville ont conscience que l’objectif principal est de vider au maximum le quartier de ses habitants non-juifs. La plupart refusent donc de vendre leur demeure à des israéliens. Ces-derniers ont donc trouvé la solution, et ils passent par des intermédiaires, jordaniens ou saoudiens, qui l’achètent pour eux, avant de leur revendre. Cette méthode semble être devenue obsolète, les choses sont bien plus… terre à terre. Des travaux sont prévus dans une rue, on demande à telle et telle famille de quitter leur logement durant « un temps non défini ». La famille part, une famille juive s’installe. La municipalité, dans un imbroglio administratif incompréhensible, orchestre la vente, puis le rachat, puis la revente, puis le re-rachat d’un immeuble, et un beau jour, l’armée toque à la porte : « votre demeure a été rachetée, vous devez quitter les lieux ». Et où vont les occupants ? Les plus chanceux trouvent un nouveau logement en Cisjordanie, les autres partent gonfler les camps de réfugiés.
En bas de chaque immeuble d’un colon il y a un militaire, en faction, qui monte la garde. D’accord, admettons que je fasse dans la sur-interprétation, et que ces orthodoxes souhaitent simplement vivre dans la Vieille Ville de Jérusalem, sans haine pour leurs voisins. Il est fréquent que des enfants arabes se fassent agresser ou menacer, et les commerçants chahuter. Et surtout, chaque samedi, pour Shabat, les orthodoxes chantent, hurlent, « au point de terrifier les enfants ». Non, je doute qu’ils veuillent la paix. Dans une des artères principales du quartier arabe, Ali nous arrête devant une demeure qui forme un pont entre deux bâtiments, des drapeaux israéliens tombent le long de la façade. A la fin des années 1990, Ariel Sharon , qui deviendra par la suite premier ministre d’Israël, a acquis par la force cette bâtisse, et y a expulsé ses habitants, palestiniens. A chaque fois qu’il s’y rendait, la rue fut bouclée. Le message est clair : voilà qui est le patron, ne l’oubliez pas.
La visite se termine à son domicile. Au mur, des photos de lui avec Yasser Arafat . Ali nous raconte son histoire. Pour aider son père, il part travailler à Jérusalem. En 1969, choqué par l’occupation, il rejoint, à 17 ans, le Front Populaire de Libération de la Palestine . Après un bombardement par Israël de camp de réfugiés palestiniens en Jordanie, il est envoyé à Tel-Aviv pour commettre un attentat. Sa bombe fit 7 blessés. L’objectif était de dire : « vous, peuple israélien, vous vivez en paix dans vos maisons, après avoir chassé nos parents de leurs terres. Nous subissons l’occupation, et c’est à vous d’intervenir pour que l’on puisse vivre ensemble. Sinon, tant que l’oppression continuera, vous en paierez le prix. » Suite à cet acte, il fait 17 ans de prison et devient porte-parole des prisonniers. Il sort en 1988, suite à un échange de prisonniers. Il ne referait pas cet acte aujourd’hui. Il pense que la haine de l’occupation l’a dépassé. Pas la haine de l’israélien, mais la haine de l’oppression. « Aujourd’hui, mes tours alternatifs servent plus que des bombes. Je dévoile aux touristes la réalité de la situation. Votre combat, à vous, n’est pas ici, mais en France, auprès de vos dirigeants. Vous savez, je suis quelqu’un de très riche, mais jamais, jamais, je ne partirai d’ici. Ma première richesse, c’est le respect des miens, le respect de mon peuple. »
Lorsque l’on sort de la Vieille Ville, pour entrer dans Jérusalem-Est, l’une des portes nous fait tomber nez à nez avec le Mont des Oliviers. Une immense colline où se trouve le plus grand cimetière juif au monde. Selon la tradition juive, le jour de l’arrivée du Messie, celui-ci fera ressusciter les morts et il passera en premier par cette colline. Accolé au cimetière, l’immense quartier arabe de Silwan. Impression d’une favela. La municipalité, depuis plusieurs années, entreprend la rénovation de la vallée, ce qui en soit n’est pas un mal, mais surtout l’agrandissement du cimetière. Et les habitants de Silwan en paient le prix fort. Comme en Vieille Ville, rachat, expulsion, humiliation. Une nuit, pensant prendre un raccourci pour rejoindre l’auberge de jeunesse où je dormais, je me retrouve à l’entrée de Silwan. La traversée m’a permis de prendre le pouls. Les habitants sont accueillants, même à 23h30. Les colons qui vivent là, retranchés derrière leurs barricades, emmitouflés sous leurs drapeaux israéliens, le sont moins. En travers, des militaires. Ils ont mon âge, n’ont pas l’air vraiment de savoir ce qu’ils font là, mais quoi qu’il arrive, la règle est clair : défendre le colon avant tout, c’est un citoyen israélien.
La situation des Palestiniens à Jérusalem-Est est complexe. Israël considère l’ensemble de la ville (Est et Ouest), comme sa capitale. Or, les arabes vivant à l’Est, bien que certains bénéficient d’aides sociales, ne sont pas considérés comme citoyens israéliens. Pourtant, la municipalité force les écoles arabes à enseigner le programme « officiel ». Si un palestinien de Jérusalem se marie à une palestinienne de Cisjordanie, la femme ne pourra pas venir vivre à Jérusalem, tant l’entrée est filtrée, et les permis de résidences tombent au compte-goutte. Si l’homme souhaite s’installer en Cisjordanie, avec sa femme, alors il perdra automatiquement son droit de résidence, ainsi que sa demeure. A plusieurs reprises, Amnesty International ainsi que le Conseil Économique et Social des Nations unies ont déclaré que la politique appliquée aux palestiniens de Jérusalem-Est était discriminante.
Quelques chiffres. Jérusalem-Est compte 270 000 Palestiniens, et 200 000 colons . Pour faire face à l’accroissement de la population palestinienne, il faudrait délivrer près de 1500 permis de construire. Seuls 200 ont été délivrés . Le gouvernement israélien revendique sans ambiguïté son objectif d’empêcher la population arabe de représenter plus de 30% de la population totale de Jérusalem . Vous imaginez ? La « capitale du pays du peuple juif », avec un peu trop d’arabes… Si les Palestiniens représentent 37% de la population de Jérusalem, seuls 10% du budget de la ville est dépensé à l’Est . Depuis 1967, 2000 maisons palestiniennes ont été détruites à Jérusalem-Est . En 2009, 594 palestiniens, dont la moitié étaient des enfants, furent déplacés, voire expulsés de la ville, suite à la démolition de leurs logements sur ordre des autorités israéliennes . 14 000 sont touchés par le vol de citernes d’eau par les colons .
Avant de clôturer ce premier épisode, voici un exemple qui illustre parfaitement bien ce que vivent les palestiniens de Jérusalem. Le 2 août 2009, la famille Al-Ghawi, vivant à Sheikh Jarrah (Jérusalem-Est), reçoit un avis d’expulsion. Pas de raison claire. Il faut partir, et c’est tout. Soyons sérieux, il y a bien une raison. Irving Moskovitz, milliardaire américain, par le biais de sa fondation Ateret Cohanim, paie le prix fort pour récupérer ces terres considérées comme « juives ». L’armée intervient, accélère l’expulsion, la famille se retrouve, avec leurs affaires, sur le trottoir, et assiste, impuissant, à l’entrée dans leur demeure de colons israéliens. La résistance va s’organiser, et des tentes vont être installées en face de la maison, afin de loger la famille et d’exiger la restitution de la maison. Il est important de préciser ici que les palestiniens de Jérusalem-Est n’ont pas le droit de s’organiser, de manifester. Toute la résistance est donc coordonnée par des israéliens, et des internationaux. A deux reprises, l’armée intervient et détruit le campement. La Famille Al-Ghawi vit aujourd’hui dans un autre quartier de Jérusalem, plus éloigné du centre.
Avant eux, ce fut la famille Al-Kurd, puis Hannoun. Et bientôt, ça sera chacune des 23 familles palestiniennes qui occupent le quartier. En 2008, 4500 palestiniens se sont vus retirer leur permis de séjour à Jérusalem-Est . Ironie du sort. Ces familles sont des descendantes de réfugiés palestiniens. Leurs parents, en 1948, furent expulsés des côtes méditerranéennes suite à la création d’Israël. On y reviendra.
Que retenir de Jérusalem ? L’impact religieux ne laisse pas indifférent. Le tourisme tend à dénaturer la ville, et c’est extrêmement frustrant, lorsque l’on comprend la situation que vivent les palestiniens, de voir des milliers de touristes s’amasser dans la ville sans rien voir, rien comprendre. Ils ne s’y intéressent pas, ou s’arrêtent à des préjugés. La Ligue Arabe parle de judaïsation de Jérusalem. La ville est remplie de trésors, mais le sionisme, la colonisation, les dirigeants israéliens dénaturent tout. Ils instrumentent les monuments, la religion, la culture, pour poursuivre leur purification ethnique de la ville. Honneur et respect à ces israéliens qui chaque jour rejoignent l’Est de la ville pour résister, aider, s’organiser. Mètre par mètre, les palestiniens sont refoulés, encore et encore. La colonisation est une course contre la montre. Elle ne s’arrête pas, personne ne l’arrête. Et le jour où le point de non-retour sera atteint, que pourrons-nous faire ? N’est-il pas déjà atteint ?
Depuis le toit de l’auberge de jeunesse, au loin, on aperçoit un important édifice. C’est le Mur. Le Mur censé séparer Israël de la Cisjordanie. Il est temps de passer de l’autre côté.

Précis sur la Cisjordanie

La Cisjordanie s’est formée au lendemain de la Première Guerre israélo-arabe, en 1949, bordée par la rivière du Jourdain et la Mer Morte. Parler de la Cisjordanie, c’est parler de colonies, de check points, du Mur… Afin que tout soit clair, cet épisode est entièrement consacré à l’explication de ces termes, de la manière dont j’ai pu les découvrir. Sans véritablement schématiser, je me permets de brosser un portrait général, puis de détailler dans les épisodes suivants.
La Cisjordanie compte 2 514 845 habitants, dont 518 974 colons, soit un peu moins de 20%. En 1967, suite à la Guerre des Six Jours, Israël chasse l’armée jordanienne de l’autre côté de la rive du Jourdain et prend possession des terres. La conquête s’accompagne de l’implantation d’avant postes, principalement sur des sommets de collines. Ces avant-postes deviennent peu à peu des villages, puis aujourd’hui, des villes. Ils ne s’implantent pas sur des terres « abandonnées », mais ils volent des terres appartenant à des paysans palestiniens.
On compte 149 colonies . Elles ne cessent de s’étendre, grappillent davantage de terres et rendent la vie des palestiniens impossible. Des autoroutes rejoignent les colonies entre elles, ainsi qu’au réseau routier d’Israël. Les palestiniens ne sont pas autorisés à emprunter la plupart de ces routes. Ils ne peuvent pas non plus entrer dans les colonies. Ce phénomène de colonisation peut s’expliquer de trois manières différentes :
- Motivation immobilière. Le mètre carré en Israël est très cher. Des investisseurs, appuyés par le gouvernement israélien, s’emparent de terres palestiniennes qu’ils offrent à la population israélienne. Tout est fait afin de peupler les colonies. Certains se voient offrir des exemptions d’impôts pour un an, davantage d’aides sociales… Un israélien qui n’a pas les moyens de vivre décemment dans son pays, peut ainsi opter pour une colonie, où les prix sont bien plus bas.
- Motivation politique. En divisant ainsi la région, le gouvernement israélien entend empêcher la création d’un État palestinien viable. La Cisjordanie étant découpée en plusieurs morceaux.
- Motivation religieuse. Des lieux de culte du judaïsme sont présents en Cisjordanie. Chacun d’eux attirent les colonies. L’objectif étant de bénéficier d’un contrôle sur ces monuments. En toile de fond traîne également l’idée selon laquelle la terre de Palestine serait la « terre promise » des juifs. Le 9 janvier 2001, dans Le Monde, le rabbin David Meyer rappelait que, dans la tradition juive, l’idée de « terre sainte », ou de « promesse » divine sur la terre de Palestine, n’existe pas.
La population vivant dans les colonies est loin d’être homogène. On peut, schématiquement, parler de 3 catégories :
- La grande majorité, plus de 70%, sont des colons issus d’une migration économique. Ils vivent dans les grandes colonies. Les sondages démontrent que si le gouvernement israélien décide d’en finir avec les colonies, cette catégorie partirait sur le champ, à condition de bénéficier de logements abordables en Israël. Cependant, leurs votent s’orientent sans ambiguïté vers la droite nationaliste, soutenant l’accroissement de colonies.
- Les religieux orthodoxes. Environ 120 000, répartis essentiellement en 3 colonies : Betar Illit, Mod’in Illit et Immanuel. Ils migrent vers les colonies, poussés par les dirigeants israéliens, dans l’unique objectif de vivre en communauté.
- L’extrême droite religieuse. Entre 15 et 16 000. C’est cette catégorie qui s’installe dans les quartiers arabes de Jérusalem-Est en expulsant ses habitants, ou comme on le verra, à Hébron. Violent, humiliant, belliqueux, armés, ils ne cessent de faire parler d’eux pour leur brutalité, leur sauvagerie, envers les palestiniens qui vivent à proximité. En 2011, les attaques de colons ont augmenté de 40% par rapport à 2010 . Considérés comme des citoyens israéliens, ils ont le droit d’être armés et jouissent de la protection de l’armée. Dernier événement en date, le jet d’un cocktail molotov par un groupe de colon sur une voiture où se trouvait une famille palestinienne.

Pour se rendre en Cisjordanie, il faut passer des check points. Vulgairement, ça ressemble à un poste douanier, sauf que l’on en dénombre près de 522 . Gérés par l’armée israélienne ou des gardes-frontières, les check points peuvent être de différents types :
- Quelques barrières sur une route limitant le passage de véhicules. Depuis trois ans, ils se font de plus en plus rares, permettant une meilleure circulation routière. Environ 25 .
- Une véritable structure, où tout est fouillé, contrôle d’identité systématique. Essentiellement aux frontières, à l’entrée des grandes villes, ou en pleine rue comme à Hébron. Il y en a 62 .
- Check point « volant » (aléatoire). En 2011, on en a dénombré 490 par mois .

Passer un check point n’est pas un moment très agréable. Disposant d’un passeport français, je ne risque pas grand-chose. Les emprunter permet de saisir ce que vivent quotidiennement les palestiniens. Véritable humiliation que de devoir être fouillé, bousculé, contrôlé, par l’occupant qui vous a volé vos terres.
Le Mur. En Israël, on parle de barrière de sécurité. En Palestine, de Mur de l’Apartheid, ou Mur de la Honte. Dans les années 1990, et surtout à l’aube des années 2000, des factions armées palestiniennes multiplient les attentats kamikazes contre des civils israéliens. En 2002, Ariel Sharon, premier ministre israélien, amorce la construction d’un Mur, dont le but est, officiellement, de séparer définitivement, et matériellement, les palestiniens de Cisjordanie d’Israël, afin de stopper les attentats. Le Mur fait huit mètres de haut et long de plus de 700 km . Arrêtons-nous sur quelques faits.
1. Que le gouvernement israélien veuille construire un Mur, c’est regrettable, mais c’est son choix. Or, 85% du Mur est placé sur des terres palestiniennes .
2. Le Mur place 71 colonies du côté israélien .
3. La progression du Mur corrobore avec l’arrêt des attentats. C’est un fait. Les deux éléments sont-ils liés ? J’en doute. D’abord il faut préciser que les attaques de kamikazes furent une arme employée par des factions palestiniennes, Hamas et Jihad Islamique notamment. Le 29 juin 2003, alors que la construction du Mur vient à peine de commencer, toutes les factions appellent à un cessez-le-feu . Les attentats cessent. Ils reprirent par la suite après qu’Israël ait multiplié les assassinats ciblés. Le 27 juin 2006, un texte ratifié par toutes les factions palestiniennes déclare que toute action contre l’occupation ne sera réalisée qu’en territoires occupés . Les attentats cessent. Le Mur n’est qu’un moyen de plus pour ghettoïser les palestiniens et coloniser leurs terres, il divise des villages, sépare des familles. 27 000 palestiniens sont placés du côté israélien du Mur . La question est donc simple : le Mur, concrètement, empêche-t-il un individu, s’il le souhaite, de commettre un attentat ? J’en doute.
Je me permets de citer Alain Gresh, journaliste du Monde Diplomatique et spécialiste du Monde Arabe, dans son ouvrage Israël, Palestine : vérités sur un conflit : « Les images atroces des victimes du terrorisme secouent les opinions. Elles provoquent, à juste titre, une indignation contre ceux qui utilisent cette arme aveugle. Pourtant, si le terrorisme suscite légitimement la condamnation morale, il faut aussi, si l’on veut mettre un terme à son cycle, replonger dans la réalité politique qui le nourrit. Et s’interroger : peut-on combattre efficacement le terrorisme sans en éliminer les causes ? »
Le Mur ne fait que rendre la vie des Palestiniens encore plus dure. Il alimente la haine. Un Mur de Séparation devenu Mur d’expression libre pour les Palestiniens et quiconque souhaite voir sa chute.
Tout en espérant que vous n’avez pas lâché en cours de route, dernier élément, qui n’est pas des moindres. La Cisjordanie est divisée en trois zones : A, B et C. En 1993, les accords d’Oslo, ratifiés par Yasser Arafat et Yitzhak Rabin , qui ont officiellement pour objectif d’engager un processus visant à la création d’un État palestinien, décident de ces trois zones :
- La zone A couvre moins de 5% de la Cisjordanie, mais comprend 20% de la population palestinienne. Elle recouvre l’ensemble des zones urbaines, hormis Jérusalem-Est. L’armée israélienne s’est retirée de cette zone et la sécurité est entre les mains de l’Autorité Palestinienne, né de ces accords.
- La zone B, comprend 26% du territoire et la majorité des 450 villages palestiniens. La sécurité est gérée par l’armée israélienne mais l’Autorité Palestinienne gère l’administratif (permis de construire…).
- La zone C, 72% comprend toutes les colonies et des zones clés comme la Vallée du Jourdain. La sécurité et l’administratif sont entièrement gérés par l’occupant. La Vallée du Jourdain comptait près de 250 000 palestiniens. Ils sont à peine 60 000 aujourd’hui . 78,3% des terres ont été confisquées par l’occupant au profit de bases militaires israéliennes et de colonies . De 2000 à 2011, 4800 maisons palestiniennes ont été détruites . Les colonies de la vallée bénéficient de 487 litres d’eau par personne et par jour, contre 30 litres pour les palestiniens les plus isolés .
Colonies, Mur, Check Points… Autant d’éléments qui rendent la vie des palestiniens impossible. Exemple : pour aller de Jénine à Ramallah, il faudrait 1h30. Dans la situation actuelle, on peut mettre jusqu’à 7 heures.
Je tiens à terminer ces rappels en précisant que :
- L’occupation de la Palestine est condamnée par la Cour Internationale de Justice et par la résolution 242 de l’Organisation des Nations Unies. Cette résolution demande à Israël de rendre aux palestiniens la Cisjordanie ainsi que Jérusalem-Est.
- La colonisation est condamnée par les résolutions 242 et 338 de l’ONU.
- Le Mur, ainsi que l’annexion de terres palestiniennes pour en faire des zones militaires, furent déclarés illégaux en 2004 par la Cour Internationale de Justice après qu’Israël l’ait saisi pour légitimer ses agissements. La CIJ exige la destruction immédiate et totale du Mur.
- L’Article 49 de la 4ème convention de Genève déclare : « La Puissance occupante ne pourra procéder […] au transfert d’une partie de sa population civile dans le territoire occupé par elle. » La résolution 446 de l’ONU, en s’appuyant sur cet article, condamne sans ambiguïté les colonies.

De Ramallah aux camps de réfugiés

Pour se rendre au cœur de la Cisjordanie, depuis Jérusalem, sortez au Nord de la Vieille Ville, Porte de Damas. Entre la chaleur, le bruit, et les commerçants, mieux vaut ne pas être migraineux. Profitez de la beauté de la Porte, ainsi que des murailles de la Vieille Ville, construite par Soliman le Magnifique, sultan ottoman, entre 1535 et 1538. Pour voyager, nous choisissons le bus, moins coûteux. Direction Ramallah.
Le bus met moins de 15 minutes pour atteindre le Check Point de Qalandia. Un garde frontière monte. Tout le monde est contrôlé, certains questionnés. Il redescend. Le bus continue sa route. De l’autre côté du Check Point, je peine à comprendre où va le bus. Des barbelés, des grilles, l’impression que le Mur nous entoure. Le Mur n’est plus le même. Noirci par les flammes, graffé, jets de peinture… Je suis passé de l’autre côté.
Le bus atteint rapidement le centre-ville de Ramallah. Les palestiniens ne parviennent pas à obtenir leur droit sur Jérusalem-Est, les autorités ont donc décidé de faire de la ville leur Quartier Général. La ville s’est très occidentalisée. Les portraits des héros de la résistance ont été remplacés par des immenses panneaux publicitaires. L’activité commerçante est riche, et luxueuse. Une rue composée de bijouteries, des banques, des grosses voitures, un Starbuck Coffee sur la place principale. L’Autorité Palestinienne veut faire de Ramallah le porte-drapeau de la Palestine à l’ONU. Le soir je retrouve Kefah, un ami de Bil’in (petit village près de Ramallah). Il est étudiant en anglais à l’université de Ramallah. Comme toujours avec lui, impensable que je sorte mon porte-monnaie pour payer. Il pense venir bientôt en France. On se balade dans le centre ville. Des bars, des boites de nuit. La politique ne nous quitte pas vraiment. Des drapeaux des différentes factions palestiniennes sont hissés un peu partout. Bon, d’accord, surtout ceux du Fatah , le parti au pouvoir en Cisjordanie. Sur une petite place, des tentes où sont accrochés les portraits des principaux prisonniers palestiniens. Sur la place Al Manara, dit la place des Lions, une immense chaise bleue, symbole de la demande palestinienne d’entrer en tant qu’Etat à part entière à l’ONU, et donc d’y avoir un siège.
Si je devais retenir une chose de Ramallah, c’est sans hésiter la tombe de Yasser Arafat. Un lieu simple, sans grand portrait. En même temps, le portrait d’Arafat trône dans chaque café, chaque commerce, chaque échoppe. Après une bonne vingtaine de minutes de marche depuis le centre-ville : la Mouqata’a. Quartier Général de l’Autorité Palestinienne et tombeau du leader palestinien. Le lieu est rempli d’émotion. Mort en 2004, Arafat fut confiné dans cet endroit de 2001 à octobre 2004. Bombardé, harcelé, entouré de ses fidèles, il ne quittera son fief que pour se rendre en France, être hospitalisé, et y mourir.

Les réfugiés. On trouve 19 camps de réfugiés en Cisjordanie. Question épineuse du conflit. Avant d’en dire plus, il me semble important de revenir sur l’origine de ces réfugiés.
1849. La Palestine n’est alors qu’une région qui compose l’Empire Ottoman. Un recensement déclare qu’à cette époque, la Palestine compte 350 000 habitants, dont 85% de musulmans, 11% de chrétiens, et 4% de juifs . En Europe, l’antisémitisme est implanté, et des juifs sont victimes de pogroms, parqués dans des ghettos. A la fin du siècle, un journaliste Austro-Hongrois, Theodor Herzl , est chargé de couvrir l’Affaire Dreyfus en France. Frappé par l’antisémitisme, il pose les bases d’un courant politique, le sionisme, visant à la création d’un État pour les juifs. En 1897, à Bâle, se tient le Premier Congrès Sioniste. En 1901 est créé le Fond National Juif. Bien que l’idée semble saugrenue pour la grande majorité des juifs, un certain nombre entreprennent le rachat de parcelles de terrain en Palestine, avec l’idée d’y recréer le royaume antique d’Israël.
Première Guerre Mondiale. Les britanniques se voient confier un mandat sur la Palestine. Afin de s’assurer une installation dans les meilleurs conditions, ils promettent en 1915 aux arabes l’établissement, prochainement, d’un État , et en 1917, ils font la même promesse aux sionistes . Si la coexistence entre juifs, musulmans et chrétiens n’a jamais posé de problèmes, les nouveaux arrivants, juifs européens, ne font pas l’unanimité. Theodor Herzl avait parlé, à propos de la Palestine, d’une « terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Pour ces migrants, les palestiniens ne sont donc que des squatteurs indésirables. Des émeutes éclatent entre les communautés. La Seconde Guerre Mondiale change la donne. A la fin de la guerre, des milliers de juifs, libérés des camps, se voient apatrides. Une partie migre aux États-Unis, mais les dirigeants sionistes s’organisent et mettent en place des voies de migrations vers la Palestine. Les britanniques sont harcelés par les milices juives. L’ONU est pressée de trouver une solution. Les arabes, 1 200 000, demandent la création d’un État regroupant les juifs, les musulmans, et les chrétiens. L’Agence Juive, 600 000 environ, réclame son État . Le 29 novembre 1947, le partage de la Palestine est voté par le Conseil de Sécurité de l’ONU. Lors du vote, les britanniques s’abstiennent.
L’État juif obtient 56% des terres, 43% pour les arabes. Dans l’État donné aux juifs, 45% de la population n’est pas juive, et à cette époque, les juifs possèdent 7% des terres de Palestine. Dès l’annonce du partage, des milices juives attaquent des villages arabes. Pour empêcher tout retour sur la décision prise, en mars 1948, le Plan Daleth est enclenché. Inscrire par l’occupation l’irréversibilité de ces terres comme juive. Chasser l’arabe par tous les moyens possibles.
A Lydda, des centaines de miliciens juifs obligent les habitants, musulmans et chrétiens, à partir . A Deir Yassine, les 250 habitants, hommes, femmes et enfants, sont abattus froidement, provoquant le départ massif des arabes de la vallée. Les britanniques, dépassés, pressent leur départ. Le 13 mai 1948, les derniers britanniques quittent la Palestine. 15 000 palestiniens ont déjà perdu la vie. Près de 300 000 ont pris la route de l’exil . Le 14 mai, l’État d’Israël est proclamé. Le 15 mai, les pays arabes déclarent la guerre à Israël. Pour l’Occident, le schéma est simple. Les juifs viennent de sortir d’un drame humain sans précédent, la Shoah, on ne peut rester les bras croisés face au massacre qui se dessine. Bien que moins nombreux, les milices juives demeurent supérieures sur le plan militaire. Mieux armés, mieux préparés. La première Guerre israélo-arabe prend fin en 1949.
Le bilan : plus de 500 villages palestiniens furent rasés. Entre 700 000 et 800 000 palestiniens ont quitté leur terre, soit 4/5 de la population arabe résident dans l’État promis aux juifs . Ils partent se réfugier au Liban, en Syrie, en Jordanie, à Gaza, et en Cisjordanie. Cet épisode, les palestiniens le nomment la Nakba, « catastrophe » en arabe.
Le 11 décembre 1948, l’ONU vote la résolution 194, proclamant le Droit au retour des réfugiés palestiniens. Ce droit n’étant pas appliqué par Israël, il se transmet, selon le Droit international, de génération en génération. Aujourd’hui, on dénombre 4 966 664 palestiniens bénéficiant du statut de réfugiés .
Les deux camps, en banlieue de Bethléem, se nomment Dheisheh et Aïda. 23,8% des réfugiés de Cisjordanie vivent avec moins de 2,3 euros par jour.
Dheisheh est le plus grand camp de réfugiés du Sud de la Cisjordanie. Crée en 1948, il compte 13 000 habitants, 60% a moins de 25 ans, et 80% des hommes entre 18 et 25 ans ont déjà connu les geôles de l’armée israélienne. Les rues sont très étroites. L’impression que les gens vivent les uns sur les autres. Peu de commerces, si ce n’est une échoppe et un vendeur de falafels. A l’entrée, un centre médical, ainsi qu’un petit immeuble, financé par le Japon, un centre médical d’urgence. Un docteur pour tout le camp. Le dénivelé est important. Le camp comporte beaucoup de fresques. Nous sommes perdus, toutes les rues se ressemblent, le camp est immense. Mon contact se nomme Najih , il est directeur du Phoenix Center . Perché au sommet de la colline, le centre social part d’un projet né en 1999. Offrir aux jeunes du camp un endroit d’occupation, d’études, et un lieu d’activités lorsque l’armée décide de fermer le camp. La construction débute en 2001, mais s’arrête rapidement parce que les fondations sont détruites par l’occupant. L’armée israélienne y voit un repère de terroristes. La construction reprend. En 2003, l’immeuble est quasiment rasé par un bombardement. Les habitants le reconstruisent en un mois. Le nom est tout trouvé : le Phoenix. Comme le célèbre oiseau mythologique, il renaît de ses cendres.
Le centre est d’abord un lieu de réception. Le camp accueille régulièrement des internationaux venus travailler dans les différents secteurs associatifs. Un dortoir de 70 lits, remplis tous les étés, attend les volontaires. On y trouve aussi une salle de sport, une bibliothèque, des bureaux pour abriter les différents comités (fêtes, théâtre, défense des droits des femmes, eau…), des ateliers pour le soutien scolaire, activités manuelles pour les enfants… Et Berth. Une jeune allemande. Elle fait une césure d’un an, et sous les conseils de ses grands-parents, est venue travailler en Israël. Elle a vécu quatre mois sur la côte, près de Tel-Aviv, en tant que jeune fille au pair. « J’ai vécu des moments inoubliables. Mais j’ai vite ressenti du racisme là où je vivais, contre les palestiniens. Et beaucoup de peur. Une peur schizophrénique. Une peur irrationnelle. La mère de famille où je vivais ne dormait pas dans le noir, elle craignait qu’on ne vienne la chercher dans son sommeil, et qu’on la déporte. Je suis allemande, je vis avec un poids historique que l’on a de cesse de me rappeler. Mais j’ai eu envie de venir voir ce qui se passait de l’autre côté du Mur, et Najih a accepté de m’accueillir ici. Cela fait deux mois que je suis là, et j’ai vite vu que de nombreux faits sont indiscutables : l’humiliation quotidienne, la répression de l’armée israélienne est féroce, beaucoup de problèmes d’eau et d’électricité. Et ça, tout comme l’histoire, c’est irréfutable. »
Aïssa, un jeune du camp, nous emmène découvrir le camp, et ses maux. Aucune arrivée légale d’électricité, donc le système D s’applique partout. L’armée, régulièrement, entre dans le camp, et coupe des câbles. Les camps de réfugiés sont des viviers de résistants. Durant le soulèvement de la Deuxième Intifada, qui a débuté en 2000, tous les hommes du camp, entre 15 et 30 ans, furent arrêtés, et interrogés. Leur statut administratif est bancal, du coup, leur situation l’est aussi. Les peines infligées aux réfugiés résistants sont des peines de corps. Si la peine est de 10 ans, et que le détenu meurt au bout de 5, le corps ne sera rendu qu’à la fin de la peine à la famille.
Les gens vivent les uns sur les autres, il y a peu d’espace. En 1988, le premier soulèvement palestinien, les pierres contre les chars, place les réfugiés aux premiers plans de la résistance. L’armée décide de boucler les camps. A chaque résistant abattu, sa famille est chassée, et la maison dynamitée. Comme presque partout en Palestine, tous les enfants, sans distinction, sont scolarisés. Aïssa nous reconduit au centre, et nous amène sur le toit. De là, on peut apercevoir toute la vallée. Et surtout, les colonies. Elles pompent les nappes phréatiques, et ne laissent que des miettes aux palestiniens. Les coupures d’eau sont fréquentes. Les habitants ont donc mis en place un comité de gestion de l’eau, chargé de rationner l’utilisation tout au long de l’année.
Najih m’explique que le camp a su organiser une sorte d’autogestion. Il dispose d’un pouvoir social incontestable. Les conflits entre familles y sont réglés. Najih soutient le mouvement de Résistance Non-Violent. « Nous devons développer, encore et encore, des moyens de résistance pacifique. Le rapport de force est impossible. De plus en plus de palestiniens sont dépendants d’Israël, pour le travail notamment. Et notre peuple a vu trop de sang couler. On ne vaincra pas l’occupation en organisant des actions sporadiques. Il faut un mouvement massif et dans la durée. Créer des associations, former des avocats, des enseignants, investir les zones d’expression, exister, s’exprimer. »
« La lutte armée plonge la société dans un état de dépression. Les palestiniens sont victimes du regard occidental. Lorsque chez vous, un jeune tue 20 personnes, tout le monde est d’accord pour le déclarer comme fou, on l’isole de la société, on va chercher à comprendre pourquoi a-t-il fait un tel geste. Lorsqu’un palestinien meurt en kamikaze, c’est tout le peuple palestinien qui est ciblé comme terroriste, comme fou dangereux. Or, c’est la dépression liée à la répression liée à la résistance armée qui a poussé ces individus à agir. Je m’inquiète pour les enfants. Dans les camps, ils n’ont pas d’air de jeu, ils jouent dans la rue, grandissent avec une armée qu’ils voient humilier, agresser. Ces enfants sont nourris à la politique. Ils rêvent d’aller à la mer, mais ne peuvent aller à Jérusalem, à 20 km. »
En fin d’après-midi, une fête est organisée au centre. Des prisonniers ont été libérés. La salle est pleine à craquer. A la fin, l’hymne de la Palestine résonne dans la salle, des familles brandissent des portraits de martyrs, ou de prisonniers. Toute la salle chante. Un autre événement marque la vie du camp, ou plutôt, de toute la Palestine. Le match du soir, Real Madrid vs. Barcelone. Partout en Cisjordanie, l’une des premières questions que l’on m’a posée, en concurrence avec mon prénom, n’est pas ma religion, ni mon âge, mais si je préférais le Real ou le Barça. Le camp s’arrête de vivre le temps du match.
Nourrit uniquement de falafel (boulettes de pois chiches frites dans l’huile), je décide de suivre mon frère, qui sort du camp afin de trouver une autre nourriture. Un snack. Le cuisto nous présente deux marmites, remplis d’abats d’animaux : foie, rein, cœur, intestin… Les sandwichs ont un certain succès. On tente. Le pain est sec, sans sauce, comme l’abat. Une bouchée. Deux bouchées. Surtout ne pas regarder ce qu’il y a dans le sandwich. Trois bouchées. Stop, impossible d’aller plus loin, le sandwich fera le bonheur d’un chien errant. Retour aux falafels.
Camp de Aïda. Battit en 1950, il compte 4000 habitants. Le camp est connu notamment pour son théâtre, Al-Rowwad . Le camp est cerné par le Mur, remplis de fresques d’artistes du monde entier. Le contact est Abdelfattah Abusrour, le directeur du théâtre. Son projet a débuté en 1998, dans une pièce de sa maison. Aujourd’hui, son centre est une perle au milieu du camp de réfugiés. Pour tous les enfants entre 10 et 15 ans, le centre propose du théâtre, de la danse, et des arts plastiques. Il collabore avec beaucoup d’associations étrangères. Abdelfattah agit dans l’objectif d’empêcher les jeunes de rejoindre les groupes militaires, au profit d’une autre lutte, celle de la survie de la culture palestinienne. Frantz Fanon, l’antre de l’anticolonialisme, dans Les Damnés de la Terre, évoque la culture d’un peuple comme point essentiel de sa survie et de son émancipation. Les dirigeants israéliens tentent d’anéantir la vie associative palestinienne, et de faire disparaître l’identité même du peuple palestinien. Il est donc important d’organiser, de développer, et de contribuer à la diffusion de la culture palestinienne. C’est ce qu’il appelle la Belle Résistance.
Abdelfattah, francophone, ne peut s’empêcher de vous montrer son amour pour la poésie française. C’est ce genre d’individu qui peut tenir un discours radical, tout en étant d’un calme absolu. « Tous les réfugiés ne voudront peut-être pas revenir en Palestine. Une partie a quitté le monde arabe, et je doute qu’ils veuillent revenir. Mais Israël doit reconnaître notre Droit au retour. Notre Droit à pouvoir être indemnisés. 85% des villages détruits en 1948 sont aujourd’hui des lieux de ruines, inhabités. J’aimerais que l’on m’autorise à reconstruire la maison de mes parents. Vous savez, de plus en plus, je refuse de travailler avec des israéliens. Durant des années, j’ai participé à toutes les rencontres possibles israélo-palestiniennes. Mais à l’étranger, on montre une fausse image. Présentés à la foule comme des animaux, manière de dire : regardez, un israélien et un palestinien peuvent être amis. Bien sûr que l’on peut vivre ensemble ! Mais j’ai assez de travail ici, et eux ont du travail dans leur pays pour amorcer le changement. Donc stop l’exotisme proche-oriental. Marre des applaudissements sans suite. Luttez pour le changement, et on se rejoindra dans ce combat. »

La question des réfugiés n’est pas simple. En fait, si. Comme dans chaque axe de ce conflit, la clé ne réside que dans le droit. Le droit et rien que le droit. Les réfugiés ont donc le droit au retour. Pas de paix sans droit au retour. Leur vie est une lutte au quotidien. De génération en génération, ils ne connaissent pas la résignation. C’est là que réside la puissance de ces gens. Leur lutte est légitime, et ils le savent. Poussé par le soutien international, nul ne semble pouvoir les mettre à genoux. Pour une première étape en Cisjordanie, c’est une première !

Hébron, l’Apartheid a sa capitale

Au petit matin, nous laissons le camp derrière nous, direction le Sud de la Cisjordanie. Les arabes l’appellent Al-Khalil, le reste du monde connaît la ville sous le nom d’Hébron. Le conseil est de prendre un taxi. La descente ne se fait que par une seule route, celle qui traverse le Wadi Nar, traduisez vallée du feu – vallée de la mort. Le paysage est magnifique. C’est indiscutablement la plus belle carte postale que j’ai pu voir en Cisjordanie. La route plonge dans la vallée, serpente, puis remonte. Voyager en taxi pour aller plus vite, oui, mais comme l’a dit mon frère : « En Palestine, ce n’est pas la guerre qui est dangereuse, c’est de rouler en voiture ! ». Clairement, il ne faut pas avoir le mal des transports. Ça double dans tous les sens, n’importe où. Le temps du voyage, laissez-moi vous faire un petit précis d’histoire sur la ville d’Hébron.
La ville, composée de 130 000 habitants, possède en son cœur le Tombeau des Patriarches. Lieu Saint du judaïsme et de l’Islam, où sont disposés les tombeaux d’Isaac et Rebecca, Abraham et Sarah, Jacob et Léa, Adam et Ève. Merci d’excuser mes carences religieuses, j’ai un petit peu de mal à tout suivre, mais je fais de mon mieux. La Vieille Ville a toujours vu en son sein cohabiter les communautés, essentiellement juives et musulmanes. Avec l’arrivée des britanniques (1918), la situation se complexifie, puisqu’ils multiplient les duperies pour s’assurer une domination totale et diviser les populations locales. Ils privilégient des familles palestiniennes au détriment d’autres, et aident les migrants juifs à s’installer, prendre leurs marques, former leurs institutions. Les arabes, chrétiens et musulmans, perdent rapidement pied, ne parvenant plus à devenir des interlocuteurs de l’occupant britannique. Frustration, incompréhension, le tout s’exprime par la violence, notamment en 1929 où 67 juifs sont tués à Hébron. La communauté juive qui survit ne doit son salut qu’à des palestiniens qui refusent ces massacres et les protègent. Tom Segev, historien israélien : « L’Histoire juive recèle peu de faits de salut collectif de ce genre. » Les britanniques décident d’expulser les juifs de la ville.
En 1967, une communauté juive ultra-orthodoxe, originaire de Brooklyn, décide qu’il est de leur devoir de reprendre Hébron. Ils commencent par louer un hôtel dans la Vieille Ville, dans le but d’y célébrer la pâque juive. Ils s’y installent, et lancent des appels à l’expulsion des arabes de la ville. Pour éviter de nouvelles effusions de sang, le gouvernement israélien, travailliste, offre des terres à la communauté en périphérie de la Vieille Ville, donnant naissance à Kyriat Arba.
En 1979, 13 femmes et 40 enfants, de cette même communauté, prennent possession d’un bâtiment vide en Vieille Ville. L’armée les protège, et le gouvernement israélien autorise l’occupation du bâtiment. C’est le début de la colonisation de la Vieille Ville, et de l’enfer. On y compte en 1975, 160 000 habitants, pour 35 000 aujourd’hui . 1829 commerces et échoppes ont été fermés, souvent de force . Les colons qui s’y implantent sont des extrémistes. Armés, violents, racistes, ils rendent la vie des palestiniens impossible. La situation est d’une telle gravité qu’en 1994, dans le cadre des négociations, une réunion est prévue entre palestiniens et israéliens pour évoquer le cas de la ville. Symbole de cette haine viscérale. Le 25 février 1994, Baruch Goldstein, un colon refusant les accords israélo-palestiniens, se rend armé dans la Mosquée Ibrahim de la Vieille Ville, tue 29 palestiniens, et laisse 125 blessés. Les colons lui ont érigé un tombeau à Kyriat Arba, où il est inscrit : « ici gît un saint, ici gît un héros ». Il est décidé en 1997 de couper la ville en deux :
- H1 : 80% de la ville, sous contrôle de l’Autorité Palestinienne.
- H2 : la Vieille Ville, sous contrôle de l’armée israélienne.
Dans H2, entre 600 et 800 colons sont répartis entre 5 petites colonies, tandis que 1500 militaires sont déployés en permanence pour leur « sécurité » . Le même processus de colonisation que dans la Vieille Ville de Jérusalem s’applique. Tous les colons sont armés. Dans H2, il ne reste plus que les palestiniens les plus pauvres, ceux qui n’ont pas les moyens de partir, ou les résistants qui refusent de céder aux pressions.
On entre dans la Vieille Ville par un check point. Il n’est pas compliqué d’y sentir la tension. A peine une échoppe sur 3 est ouverte. Les commerçants vous pressent d’entrer dans leur « boutique ». Des rues sont condamnées, des barrières… En fait, les 5 colonies sont totalement opaques. L’accès y est très surveillé, tout est contrôlé. Le souk est assez sombre. Au-dessus de nos têtes, des grillages salis par un tas d’ordures. « Au-dessus de vos têtes, c’est une colonie. Les marchands qui sont encore là refusent de partir. Pour les faire fuir, les colons déversent tout ce qu’ils peuvent par les fenêtres. On a donc installé des grillages pour retenir le plus gros. »
Pour entrer dans la Mosquée Ibrahim, il me faut passer 3 check points. Le bâtiment est en fait coupé en deux. De l’autre côté, c’est la synagogue. Tout est fermé depuis le massacre de 1994. En ressortant de la Mosquée, je descends une petite rue qui mène à un nouveau check point. Tout y est fermé, sauf un petit commerçant qui semble vendre des glaces. Le check point du bas de la rue est prolongé d’un muret qui sépare l’ensemble de la rue en deux. J’interroge sur le pourquoi du comment. « 2/3 de la rue sont réservés aux juifs, 1/3 aux palestiniens. Les arabes ne peuvent aller de l’autre côté, qui est une colonie, sauf s’ils y habitent encore. Et encore, dans ce cas, ils doivent marcher de l’autre côté de la ligne jaune »
En tant qu’occidental, le passage est assez simple. Les rues sont désertes. Les militaires semblent à peine plus âgés que moi. Au coin d’une rue, un bâtiment entièrement grillagé. C’est l’école primaire arabe. Depuis le début de mon entrée dans la Vieille Ville, une bande d’enfants me suit. Bien qu’ils me proposent toutes sortes de colliers, la plupart jouent. A plusieurs reprises, ils me font signe de stopper ma marche, me braquant avec leurs mains. « Passeport ! ». Nul besoin de se demander où ils ont vu ce genre de scènes.
Mon guide se nomme Hashem. Un palestinien de la Vieille Ville. Je pensais avoir tout vu, jusqu’au moment où il me propose de le suivre pour se rendre chez lui. Bien que son quartier ne se situe qu’à deux rues de l’endroit où l’on se trouve, on doit ressortir de la Vieille Ville puis revenir par une autre entrée. Check point. Ce que je découvre dépasse toutes mes pensées. La rue est totalement vide. Des étoiles de David sont dessinées sur les murs. Toutes les fenêtres sont grillagées. Des affiches appellent à l’expulsion des arabes. « Il y a 20 ans, le quartier comptait 200 familles, aujourd’hui il y en a un peu moins d’une quarantaine. » Une écolière palestinienne nous croise. Elle sort une clé puis entre dans un immeuble. Le délabrement m’a fait penser que tout été abandonné… Au bout de la rue, un nouveau check point. Sur notre gauche, c’est une colonie. Les bâtiments sont neufs. Un groupe de colons nous scrute, l’endroit, la scène, est angoissante. Hashem nous presse d’avancer, on poursuit par un escalier sur notre droite. Le chemin, en terre, est dangereux. Au bout, une nouvelle école primaire. Les portes sont taguées en hébreu. Tout est grillagé, fermé. « Très souvent, les colons, femmes et enfants, décident pour diverses raisons d’embêter les enfants. Il faut d’abord se rendre compte qu’avant, les enfants venaient à l’école en 5 minutes. Aujourd’hui, ils doivent emprunter le même chemin que nous. Parfois, ils reçoivent des pierres, se font bousculer, insulter. ».
Sur un mur, « Tuons tous les arabes », sur un autre « les arabes aux chambres à gaz ». Au bout du chemin de l’école, nous surplombons un cimetière abandonné. « L’entrée, comme tu peux le voir, se situe dans la colonie, nous ne pouvons plus y aller. »
Pour se rendre chez Hashem, chemin inverse jusqu’au check point, on empreinte cette fois une petite rue, très raide. Des escaliers, un terrain vague, des barbelés, des pierres formant un escalier, un jardin, celui de Hashem. Il s’installe, et se met à parler. « De l’autre côté de ce mur, c’est une colonie. Mon voisin se nomme Baruch Marzel. Avant, l’entrée de ma maison était ici, mais Baruch a décidé que pour venir chez moi, je devrais faire le tour. J’ai donc improvisé un chemin. » Derrière lui, on remarque un escalier, l’entrée originelle de sa demeure. Celle-ci est aujourd’hui condamnée par un amont de détritus, arbres coupés, et un réfrigérateur. « Les oliviers que vous voyez de l’autre côté du mur sont à moi. Étant donné qu’Israël considère les colons comme leurs citoyens, j’ai donc déposé plainte auprès de la Cour de justice israélienne, qui m’a donné le droit de venir faire la cueillette. J’y suis allé, escorté par l’armée et des internationaux. La scène a dégénéré, les colons ont tiré des coups de feu. Tout le monde est reparti. Les colons exercent beaucoup de pressions pour que je m’en aille. D’abord, ils ont coupé les arbres qu’il me restait. »
« Ils m’ont frappé à plusieurs reprises. A deux reprises, ils ont frappé ma femme. Un soir, ils ont pénétré dans ma demeure, j’ai essayé de les arrêter en barricadant l’entrée, mais ils ont tiré et ont fait sauter la porte. Ils m’ont frappé, ainsi que ma femme. Enceinte, elle a fait une fausse couche. Mon fils, Khaled, a reçu une pierre sur le front jetée par un colon [cicatrice encore apparente]. Mon neveu s’est fait casser des dents en recevant une pierre. Pour ces raisons, je ne pars jamais plus de deux heures, pour défendre ma famille si les colons reviennent. Sachez, que je ne partirai pas. Jamais. Cette maison est celle de mes grands-parents. Ce n’est pas à nous de partir. Les juifs et les arabes ont toujours vécu ensemble. Si ces américains [les colons d’Hébron sont originaires de Brooklyn] ne veulent pas de nous, qu’ils partent. »
Sur sa porte d’entrée, plusieurs impacts de balles. On s’installe dans son canapé. J’ai l’impression que partir serait le trahir, le laisser seul face aux colons qui peuvent débarquer à tout moment. Et en même temps, l’angoisse est telle que je n’attends que le moment de partir. Hashem n’est en sécurité nulle part. 1 500 militaires dans la Vieille Ville présents pour sécuriser des colons surarmés, l’estomac noué, personne ne parvient à parler à Hashem. Les détails de ce qu’endure Hashem sont-ils importants ? Ils sont essentiels. En Palestine, il n’y a pas de guerre, mais l’oppression d’un peuple.
« Je ne pourrais pas résister seul. Je reçois l’aide de deux organisations israéliennes. La première est B’tselem , c’est la Ligue des Droits de l’Homme israélienne. Ils m’ont fourni une caméra afin que je filme tout ce que je vois dans mon quartier. » Hashem nous diffuse une série de vidéos. Je ne peux m’empêcher de détourner le regard, et de ne me faire qu’encore plus muet. A chaque bruit que l’on entend à l’extérieur, c’est presque si je ne sursaute pas. « L’autre organisation est Breaking the Silence . C’est un rassemblement de soldats israéliens, qui après leur service militaire, ont décidé de s’unir afin de témoigner de ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont été obligés de faire. Et une partie vient d’Hébron. Beaucoup de jeunes soldats israéliens, envoyés à Hébron, ressortent totalement traumatisés. »
« Dans la situation actuelle, je persiste à dire que la non-violence est essentielle. L’aide internationale est essentielle, vous devez témoigner, et ne plus laisser les gens dire tout et n’importe quoi sur la Palestine, ou même les laissez ignorer ce qu’il s’y passe. »
Le téléphone sonne. Notre hébergement du soir nous attend, nous sommes en retard. Il fut difficile de quitter Hashem, les embrassades furent longues. « Maintenant, mes amis, vous savez. »
En repartant, personne ne parle. Nous arrivons au centre Hébron-France , situé en H1, c’est une association palestinienne francophone qui milite pour la sauvegarde du patrimoine arabe dans la Vieille Ville. Ils mettent également en correspondance des familles palestiniennes et des étrangers en mal d’hébergement. Notre hôte nous attend. Mohammed Doufish, pharmacien. A la maison, nous sommes accueillis par Ihndé, sa femme, et les quatre enfants (3, 5, 8 et 11 ans). Elle est inspectrice au ministère de la Santé. Au mur, une photographie de Mohammed avec Yasser Arafat. Il n’est pas que pharmacien, mais aussi cadre local du Fatah. La discussion s’oriente rapidement sur la Vieille Ville. « Oui ce qui se passe en Vieille Ville est fou, mais connaissez-vous la Nouvelle ville ? Alors, laissez-moi me préparer, ce soir, on sort. Hébron est aussi une belle ville. »
Nous suivons Ihndé, à pied. Nous voici dans une immense rue commerçante. Les habitants de la Vieille Ville qui sont partis furent relogés, presque tous, dans cette partie de la ville, aujourd’hui en pleine expansion. Notre petit tour se termine dans la pharmacie de Mohammed. Dans l’arrière-boutique, il n’y a pas un stock de médocs, mais des canapés, et un narguilé. Ambiance bon enfant, on papote, on rit. Au mur, les paroles de Je t’aime, de Lara Fabian… Mohammed serait fan. « Ihndé, existe-t-il un maillot de football de la Palestine ? » « Bien sûr ! Viens ». Je la suis à travers le centre. On entre dans une boutique de sport, elle négocie. J’ai mon maillot ! La double face d’Hébron est assez bluffante. J’en viens à demander à Ihndé quand ressent-elle les maux du conflit, de l’occupation : « dans mes déplacements essentiellement. Mais surtout, dans mon identité et dans mon cœur. »
Une soirée inoubliable, mais le sommeil n’est pas facile à trouver. Que se passe-t-il chez Hashem ? Si la haine devait avoir une capitale, ça serait Hébron. Au point de se demander comment en est-on arrivé là ? Le courage des palestiniens qui refusent de quitter la Vieille Ville est une claque pour tout militant. Et la détermination de ces israéliens et de ces internationaux qui quadrillent la ville pour parer aux agressions des colons, doit-on prendre ça pour de l’espoir ou juste le dernier souffle d’une espérance qu’un vivre ensemble est encore possible ?
Si Hébron fut un électrochoc, mon coup de cœur se situe plus au Nord, à Naplouse.

Naplouse, l’insou mise

L’entrée dans Naplouse est filtrée par deux check points. Le plus connu est celui de Huwara. Ce check point est accolé à un camp militaire israélien, bordé par une colonie, et en contre-bas de la route se trouve la prison militaire éponyme, où sont enfermés de nombreux résistants palestiniens. Parfaite transition pour évoquer, en quelques chiffres, les prisonniers palestiniens. Au 1 décembre 2012, on comptait 4656 prisonniers, dont 177 enfants, 21 ayant moins de 16 ans, et 11 femmes . Chaque année, 700 enfants palestiniens sont arrêtés et jugés, la plupart du temps pour lancer de pierre . Depuis 1967, 750 000 palestiniens furent emprisonnés par Israël . En 2011, environ 9 palestiniens ont été arrêtés chaque jour . Entre 2001 et 2010, 701 plaintes pour torture et mauvais traitement ont été reçues par les autorités israéliennes . Aucune n’a conduit à l’ouverture d’une enquête. L’Association France Palestine Solidarité a lancé, récemment, une campagne citoyenne de parrainage pour les prisonniers .
Aujourd’hui, l’arrêt au check point n’est plus obligatoire en journée. Une voiture sur cinq, en moyenne, continue à être arrêtée, et ses voyageurs fouillés.
Naplouse est connue pour son camp de réfugiés, Balata, le plus important de Cisjordanie, avec plus de 25 000 habitants. La ville compte 130 000 habitants. A chaque soulèvement, elle fut aux avant-postes. Je connais Naplouse par le biais du film Paradise Now, une merveille d’Hany Abu-Assad, qui relate le quotidien de deux amis d’enfance, Khaled et Saïd, agenouillés face à l’occupation, sans perspective. Un jour, ils sont désignés pour commettre un attentat en Israël. Ils ne peuvent pas rompre le contrat moral, mais une fois la ceinture d’explosif installée, le doute les saisit. Est-ce la meilleure solution ? Est-ce la seule ?
Le 28 septembre 2000, alors que les accords d’Oslo ne sont plus que des mots sur du papier, que la colonisation a doublé en intensité, qu’une partie de l’opinion publique palestinienne enrage des concessions faites durant les dernières négociations, concessions qui ont permis à Israël d’accroître sa domination sur la région, Ariel Sharon, leader de la droite israélienne, pénètre à Jérusalem sur l’Esplanade des Mosquées. Troisième lieu Saint pour les musulmans, le politicien est accompagné d’une cinquantaine de policiers. Aucun homme politique israélien ne s’est jamais osé à une telle provocation. Dès le lendemain, c’est le soulèvement, la seconde intifada (le terme signifie « relever la tête », et par extension « soulèvement »). Aux pierres jetées par les palestiniens, l’armée répond par la poudre. En 3 jours, 30 palestiniens sont abattus, et près de 500 blessés. En un mois, 200 palestiniens sont tués, dont un tiers à moins de 17 ans. Face à cette brutalité, en novembre, le soulèvement palestinien se militarise. La tension est générale, dans les villes, les campagnes, aux check points, aux abords des colonies. Aucune directive centrale, preuve du fossé entre les partis politiques palestiniens et le mouvement populaire. Peu à peu, les mouvements islamistes parviennent à se coordonner, tandis que Marwan Barghouti, jeune cadre du Fatah, occupe une place prépondérante dans l’organisation des actions.
Les premières attaques-suicides apparaissent au printemps 2000. En février 2001, Ariel Sharon est élu premier ministre israélien. Ce vieux général appelle à la liquidation totale des activistes palestiniens. Dès mars 2002, il lance l’opération Remparts. Toute la Palestine est quadrillée. A Naplouse, 400 chars pénètrent dans la ville. Les résistants, conscients du massacre qui se trame, se réfugient dans la Vieille Ville. Parallèlement, à Bethléem, deux cents résistants se barricadent dans la Basilique de la Nativité, lieu de naissance de Jésus Christ, et mis sous la protection des chrétiens.
Cela n’arrête pas Sharon. A Naplouse, on dénombre 522 morts et 3104 blessés. Au total, 2169 palestiniens ont perdu la vie. 687 israéliens sont également morts .
Un blocus est imposé sur toutes les villes, et tous les camps de réfugiés. Des milliers de palestiniens sont arrêtés. Des centaines de kilomètres de terres sont confisquées pour des projets de nouvelles colonies. Environ 15% des familles palestiniennes plongent en quelques mois sous le seuil de pauvreté . Les attentats-suicides se multiplient.
Le taxi-service qui part d’Hébron nous lâche en périphérie de Ramallah. Concrètement, c’est le désert. Un petit village à côté, et un vendeur de thé. Un vieillard accompagné d’un homme en habit traditionnel surgissent de nulle part, et s’installent à nos côtés. Le taxi arrive. Sur la route, l’homme se met à me questionner, et durant tout le trajet, me passe une série d’individus au téléphone qui m’invitent à manger chez eux, à dormir, à venir visiter tel quartier, tel monument… J’ai déjà mon contact, Human Supporter , une association fondée par des étudiants en psychologie à l’Université de Naplouse.
Human Supporter est né durant la seconde Intifada. Choqués par la répression, un certain nombre d’étudiants s’engagent dans les aides médicales d’urgence, et s’installent dans la Vieille Ville pour porter secours aux résistants et aux civils. Dès 2002, ils se rassemblent en collectif, et contactent des internationaux, pour aider les enfants victimes de Troubles Stress Post-Traumatiques. Jusqu’en 2006, alors que la ville est assiégée, couvre-feu imposé, ils organisent des après-midi récréatifs, avec les moyens du bord. Théâtre de rue, peintures murales, spectacles… Et en 2006, ils fondent l’ONG et lancent le programme Voice of Kids. Les enfants bénéficient d’un suivi psychologique, on les fait parler par le biais de photos, vidéos, peintures, cours de langues, on leur apprend à exprimer leurs émotions en se détournant de la violence. Avec des internationaux, ils se mettent également à multiplier les actions médiatiques, en allant afficher des messages d’enfants sur le check point qui ferme la ville, ou en organisant un pique-nique dans des zones militarisées. Avec l’aide de villes européennes (Nanterre), de gouvernement (Suède), ils montent des camps d’été. Pour comprendre à quoi ils furent confrontés, direction la Vieille Ville.
Les traces du massacre sont encore apparentes. Des impacts de balles au mur, des bâtiments toujours sous les décombres… Dans chaque rue, on trouve plusieurs plaques commémoratives pour se souvenir de ceux qui ont laissé leur vie. La moitié d’une famille morte intoxiquée après que l’armée ait installé un avant-poste dans leur demeure, enfermant la famille dans une des pièces. Le président de l’association, au moment de l’entrée des chars dans la ville, révisait pour le bac. Il ne pouvait plus sortir de chez lui, à cause du couvre-feu. Un jour, il tente de se rendre chez un ami et reçoit une balle dans la cuisse. Un matin, un père et son fils décident de braver le couvre-feu pour se rendre à la mosquée. A peine eurent-ils franchi le pas de leur porte que le fils reçut une rafale.
Les jeunes de l’association se sont rencontrés dans le centre médical d’urgence de la Vieille Ville. « Il n’y avait aucun médecin diplômé. En trois ans, aucune ambulance n’a pu entrer. Les blessés graves, nous étions obligés de les confiner afin qu’aucune épidémie ne se propage. Nous étions très limités en médicament. L’armée entrait de force dans le centre, et prenait l’identification des morts. Pour eux, tout mort était un terroriste, donc chaque personne décédée voyait sa famille immédiatement expulsée de la ville, et la maison dynamitée. »
Tous les murs, ou presque, sont recouverts d’affiches à la gloire des martyrs. Le drapeau palestinien flotte partout. La Vieille Ville est assez calme d’apparence. Au coin d’une rue, un escalier, et nous voici dans le souk. Magnifique. Au cœur de ce quartier, marqué par les massacres, les bombardements, le souk tente de reprendre vie. Des guirlandes, de la musique, des odeurs, de la vie ! Arrêt pâtisserie obligé par nos guides. La knafeh, spécialité de la ville. Pâte de fromage de brebis, surplombée d’une couche de sucre et de miel, chauffée. Ne me parlez pas de calories, c’est de la bombe ! … Mauvais jeu de mots. « Naplouse est connu pour ses savons. Avant 2000, on comptait 32 savonneries dans la ville, aujourd’hui il y en a 3. »
Nous quittons la Vieille Ville par une ruelle nous amenant directement dans le centre-ville. Les drapeaux de toutes les factions palestiniennes flottent. Face à nous, un immense bâtiment. Le nouveau centre commercial. Direction l’Université. Perchée sur les hauteurs de la ville, l’Université An-Najah est la cinquième du monde arabe, et la première de Palestine (en concurrence avec Birzeit à Ramallah). Une grève a vidé le campus. Les bâtiments sont magnifiques. Un département de français a ouvert récemment. En Palestine, le taux d’alphabétisation des 15-24 ans est de 99% . 30% des 18 – 24 sont étudiants, soit l’un des peuples les plus diplômés au monde.
Là encore, le conflit n’est jamais loin. « Durant la première intifada, en 1987, le mouvement s’organisait à l’intérieur de la fac. L’armée a donc assiégé durant plusieurs mois le campus, et de nombreux étudiants y ont dormi. Si on sortait, on se faisait soit arrêter, soit tirer dessus. Dès le déclenchement de la seconde Intifada, en 2000, l’armée est venue pour arrêter les leaders étudiants. Le fait que l’Université soit réputée dans le monde a dissuadé l’armée d’entrer, mais ils ont bombardé de lacrymogènes pour nous pousser à sortir. Les étudiants ont barricadé les entrées, cela a duré plusieurs semaines. » En ressortant de l’Université, nous reprenons la direction du centre, à pied. Le quartier semble huppé, mais une chose est surprenante, beaucoup de maisons sont vides. De belles et grandes demeures, totalement abandonnées. « Des familles qui n’ont pas supporté le couvre-feu, l’invasion, les massacres, les pénuries… Et elles ont eu les moyens de partir. Malgré la pression, les arrestations, les destructions, Naplouse renaît. Nous montrons à ceux qui nous ont fait tant de mal que oui nous nous relevons, non nous ne partons pas. Nous aimons Naplouse. Ce que vous détruisez, nous le reconstruirons. »
Nous passons la nuit dans une Guest House, un grand appartement, très spacieux, créé pour accueillir tous les internationaux de passage dans la ville. « Si vous souhaitez profiter de la ville, n’hésitez pas, mais soyez rentrés pour 21h30 – 22h, après, l’armée risque d’entrer, et cela s’accompagne toujours de violences. » Je quitte la demeure avec mon frère, direction le centre pour acheter de quoi manger. Un jeune marchand de pain nous arrête, nous demande une photo. Il n’y a ni colons, ni touristes, ni avenues faussement luxueuses, tout est très simple. Des jeunes habillés pour sortir, un marché où chaque vendeur est en concurrence par le prix et par la voix. On nous offre un verre. Des jeunes viennent nous parler. J’aime cette ville.
Retour à la Guest House. Le salon offre une vue sur le centre-ville. J’observe. C’est ce genre de moments où on se dit que si nous étions un poète, on aurait écrit un truc magnifique, mais ne l’étant pas, on observe. Ah j’ai un truc à vous proposer. L’histoire d’Ahmed Sanakreh. On termine par ça ? C’est parti…
Ahmed est né en 1988 dans le camp de réfugiés de Balata. En 2000, lorsqu’éclate la seconde intifada, il fait partie de ces enfants que l’on voit jeter des pierres sur les jeeps de l’armée, ou des ballons remplis de peintures. En 2002, Ahmed a 14 ans lorsque l’opération Remparts est lancée par Sharon. En rentrant de l’école, il jette des pierres sur un char qui bloque la route de sa maison. Il est touché par trois balles. Il parvient à ramper jusqu’à une maison voisine. Son cousin, Ibrahim, 14 ans, en entendant les coups de feu, se précipite pour sauver Ahmed, il a moins de chance, une seule balle l’atteint, et le tue. Un correspondant de la NBC entre dans le camp, et interroge au hasard des enfants sur les raisons qui les poussent à jeter des pierres. Le premier à parler est Ahmed. « Mes grands-parents, mes parents, mes frères et mes sœurs sont victimes d’une injustice. Tous les mois, tous les jours, toutes les heures, on bafoue nos droits. Et ça me ronge de ne pouvoir rien y faire. Ces pierres symbolisent tout ce que nous sommes capable d’opposer aux chars. C’est la seule traduction de ma rage. »
Ahmed entre aux Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, la branche armée du Fatah. Il a 16 ans. A 18 ans, il devient l’un des leaders du mouvement à Naplouse. Il dort la journée et vit la nuit où avec ses compagnons il parcourt le camp afin de repousser les incursions de l’armée israélienne. Il est placé sur la liste noire de l’armée, classé homme à abattre. Lors d’un raid, il se replie avec ses amis dans la mairie de Naplouse. L’armée encercle le bâtiment. Il oblige ses compagnons à sortir, armes baissées. Durant deux jours, il essuie les coups de feu. Refusant de sortir, l’armée décide, le troisième jour, de faire sauter le bâtiment. La mairie dynamitée, les bulldozers israéliens vont retourner les décombres durant 10 heures afin de retrouver le cadavre d’Ahmed. Les habitants de Naplouse, horrifiés par la scène, marchent jusqu’à la mairie, et poussent l’armée à se replier. Ils déblaient, et à la surprise générale, ils découvrent Ahmed, deux doigts cassés, et une vilaine cicatrice au front. Nouveau visage de la résistance palestinienne, il sait que l’armée ne compte pas le laisser sur cette fin. La NBC, encore, se rend à son domicile pour l’interroger. Quelles sont vos revendications ? « Je veux que mes amis puissent étudier en paix. Je veux fonder une famille. Je ne veux plus voir des gens de ma famille, des voisins, agressés ou humiliés par l’occupant, ou être tués. Je veux vivre en paix. Circuler librement, comme n’importe qui, et que le sang cesse enfin de couler. »
L’Autorité Palestinienne, parallèlement, appelle tous les combattants à déposer les armes afin de fonder la force de sécurité de la Palestine, censée quadriller les zones urbaines (Zone A). Ahmed refuse et poursuit son activisme. Les habitants de Balata racontent qu’il refusait de dormir chez lui, de peur qu’une attaque ne blesse sa mère. Lorsque l’armée entourait le camp, il dormait dehors, été comme hiver, afin d’épargner les vies en cas d’attaque. Le 18 janvier 2008, alors qu’il fait le guet sur un toit d’une habitation du camp, Ahmed est abattu par un sniper. Terroriste pour les dirigeants israéliens, combattant pour la liberté aux yeux des palestiniens. 30 000 personnes ont assisté à ses funérailles.

Naplouse est une ville pure. Sans colons, sans touristes, sans dérives publicitaires… Une ville qui marque quiconque prend le temps de s’y arrêter, d’écouter, de parler, de regarder.

De Wadi Fukin à Beit Jala

La deuxième mission en Palestine avait pour objectif de se rendre dans le village de Wadi Fukin, situé a à 8 kilomètres à l’Ouest de Bethléem, afin de voir l’avancement d’un projet cofinancé par des collectivités locales françaises : le projet « De l’eau pour Wadi Fukin« , j’y reviendrai dans très peu de temps.
Wadi Fukin est un petit village d’à peine mille habitants, pris en étau entre la frontière israélienne (La ligne verte), et la colonie de Beitar Illit, 38 000 habitants. La colonie fut conçue dans le but d’accueillir des communautés de juifs religieux ultra-orthodoxes. L’histoire de Wadi Fukin est énigmatique. Il y a environ 300 ans, deux grandes familles palestiniennes rachètent la vallée, se partagent l’eau et la terre, et créent Wadi Fukin. Pendant la Nakba, de 1947 à 1949, la village fut attaquée à plusieurs reprises par les armées sionistes. Les maisons ont été démolies et les habitants se sont réfugiés au camp de Dheisheh, à 10 km. Les paysans vont 4 à 5 fois par semaine, à pied ou en charrette, revenir sur leurs terres afin de continuer à cultiver. Solidarité, entr’aide, ils obtiennent en 1972, suite à un recours en justice, l’autorisation de revenir vivre dans le village. Leur fierté ! Leur victoire à eux ! Ne pas laisser leurs terres mourir, lutter jusqu’au bout, c’est leur résistance.
L’entrée dans le village se fait par le sommet de la colline, en longeant la colonie. Arrivés à ce sommet, nous surplombons la vallée, prise en sandwich entre la frontière et la colonie. La route sinueuse qui mène vers Wadi Fukin n’est pas en très bon état, mais qu’importe, en Palestine, tous les véhicules sont « tout terrain ». La voiture qui nous conduit s’arrête à 200 mètres du village, au milieu des champs. C’est le moment de vous expliquer ce qu’est que le projet « De l’eau pour Wadi Fukin« . D’avance, je m’excuse auprès des spécialistes du projet, mais je dois avouer avoir vite lâché l’explication, préférant jouer avec l’âne. Ou peut-être que c’était lui qui jouait avec moi… Bon, je fais de mon mieux, le projet « De l’eau pour Wadi Fukin« est un partenariat entre les sections de l’Association France Palestine Solidarité de Thionville, Metz, Meurthe-et-Moselle Nord, Nancy et Colmar, le Arab Agronomists Association (organisation d’agronomes palestiniens), et le Palestinian Farmer Union (syndicat de fermiers palestiniens). L’idée est de rénover un système d’irrigation pour une meilleure gestion de l’eau. Le problème de l’eau à Wadi Fukin, on y reviendra. La conception du nouveau système est laissée aux ingénieurs palestiniens, ainsi qu’aux paysans. De notre côté, nous apportons 75% des fonds.
Nous reprenons la route. Personne n’observe le village, tous les regards se braquent vers une seule chose : la colonie. Elle ne cesse de progresser vers le village. Toutes les constructions des habitants du village, jugées par l’armée trop proche de la colonie, sont détruites ou stoppées dans leurs travaux. La colonie a une allure de forteresse, l’impression que tôt ou tard, elle dévorera Wadi Fukin. Du village, nous n’apercevons aucun colon. Le balai des camions bennes, tracto-pelles, marteau piqueur, est quotidien. Je rappelle une nouvelle fois que la colonisation des terres palestiniennes est déclarée illégale par les résolutions 242 et 338 de l’ONU, ainsi que par la 4ème convention de Genève.
Autrefois, la colline où est installée la colonie servait de terres à paître pour les troupeaux du village. L’eau s’écoulait dans la vallée permettant une irrigation naturelle. La colonie pompe la nappe phréatique, mais sa croissance est telle que les systèmes de traitements des eaux ne sont pas adaptés. Fréquemment, ça déborde, et les eaux usées sont déversées dans la vallée, détruisant des cultures palestiniennes.
D’autres terrasses de culture sont situées en aval du village. A l’origine, le projet devait servir à 20 agriculteurs, mais nous apprenons que 28 en profitent. Ali avait cessé de cultiver depuis 5 ans, tant il manquait d’eau et la colonisation rendait sa vie impossible. Le projet lui a permis de bénéficier d’une arrivée d’eau propre, et de retrouver son autonomie financière. Chiffre important, 1,46 millions d’euros sont dépensés chaque année par les agriculteurs palestiniens dans le transport de leurs produits en raison des détours que leurs imposent check point, Mur et colonies.
En retournant dans le village, je fais la rencontre de Mohammed. Étudiant de 19 ans. Sûrement « la » rencontre de Wadi Fukin. Avec Pierrick, fidèle camarade, il nous emmène visiter le village. Wadi Fukin est situé à la frontière avec Israël. De ce fait, chaque jour, entre mille et deux mille palestiniens franchissent clandestinement la frontière afin d’aller travailler au noir en Israël. Nous arrivons sur un petit chemin de terre qui mène jusqu’à la frontière. « Les palestiniens représentent une main d’œuvre très profitable pour le patron israélien. Nous ne coûtons pas plus cher que les clandestins africains, ou asiatiques, nous travaillons tout autant, et nous n’avons pas besoin de logement ou de prise en charge, puisque nous vivons de l’autre côté de la Ligne Verte. » Chaque jour, des israéliens viennent sur la route située au sommet de la crête, et embauchent à la journée, ou à la semaine, des palestiniens. La nuit tombe, nous croisons certains travailleurs qui retournent vers le village. Aucune expression sur leurs visages, juste de la fatigue. Tuez-vous à la tâche, c’est pour la paix !
Au coin d’une allée, nous surplombons une espèce de crevasse, cimentée, décorée de fresques. A l’une des extrémités, un faible fil d’eau s’écoule d’un tuyau. « Il y a encore très peu de temps, ce que vous avez face à vous était le puits du village. ». Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour comprendre que l’eau représente un enjeu crucial pour les habitants de Wadi Fukin.
Mohammed nous conduit sur les hauteurs du village. Si Wadi Fukin ne dispose que de quelques réverbères, pas d’inquiétude, la colonie est tellement illuminée qu’elle envoie des faisceaux lumineux vers le village. La soirée se termine chez Amjad, le frère de Mohammed. La maisonnette, située au pied de la mosquée, ne paye pas de mine vue de l’extérieur, mais une fois dedans, on ne peut que se sentir à l’aise. Autour d’un thé, la discussion reprend. « Naître et grandir à Wadi Fukin, c’est très particulier. Comme beaucoup de villages palestiniens, l’oppression israélienne nous étouffe. Nous nous sentons impuissants. » « Moi je ne crois plus aux partis politiques, je concentre tout mon espoir en Dieu. Le Coran nous apprend qu’un jour, nous serons libres. ». « Sinon pour passer le temps, je fais du Rap. » … Moment magique, Mohammed se lance dans un freestyle.
Deuxième jour à Wadi Fukin. Ça commence par un petit déjeuner « made in Palestine ». Des légumes frais, du pain artisanal, des épices, de l’huile d’olive... Avec Pierrick, nous partons, sans guide, à travers le village. Nous arrivons face à un dispensaire. Scène incroyable. L’infirmière hésite à ouvrir la porte, elle nous dévisage. On comprend qu’elle nous prend pour des colons. Les présentations faites, nous sommes accueillis dans le dispensaire, sommaire mais essentiel. En ressortant, nous tombons sur des piscines agricoles. Des réserves d’eau. « Nous ne les nettoyons plus, sinon, l’été, lorsqu’il fait trop chaud, des militaires israéliens, ou des colons, viennent s’y baigner, urinent dedans. » En coupant à travers champ, on tombe sur une famille en pleine cueillette d’olives. 45% des terres agricoles palestiniennes sont employées pour la culture de l’olive, soit près de 12 millions d’oliviers . L’industrie de l’huile d’olive représente 1/4 du produit brut de l’agriculture palestinienne et fait vivre près de 100 000 familles . Entre janvier et septembre 2011, 7500 oliviers ont été déracinés, brulés ou vandalisés par des colons .
C’est la sortie de l’école. Les enfants, en uniforme, courent à travers les rues. Un petit groupe nous invite à venir jouer au foot. Nous les suivons. Nous arrivons dans le haut du village, sur un terrain vague en pierre, avec d’énormes trous, et en pente. La sortie du terrain est faite par un fossé qui m’angoisse avant même de débuter le jeu. Sur un des côtés, des carcasses de voitures où les enfants s’amusent.

Beit Iskaria est un petit village. Une centaine d’habitants tout au plus. Pour s’y rendre, on longe une nouvelle colonie, puis nous empruntons un chemin de terre. Accueillis par le maire, nous sommes rassemblés dans l’école du village. « Beit Iskaria est situé en Zone C. Donc la sécurité, et l’administration, sont gérées par l’armée israélienne. Notre vallée est composée de 6 autres villages pour environ 650 habitants. Nous sommes entourés de 19 colonies. La politique d’Israël a pour but de nous chasser de nos terres, afin de prolonger la colonie à travers toute la vallée. Pour se faire, ils nous interdisent de construire ou rénover nos maisons. Nous avons donc appris à vivre serrés. Parfois à 6 ou 7 dans des pièces de 4m sur 4. Nous n’avons jamais pu cimenter le chemin qui mène au village. Et la route qui nous permet de rejoindre le réseau routier est fréquemment bloquée. Pour cette raison, nous avons beaucoup de difficultés à envoyer nos enfants dans les écoles supérieures, ou à simplement trouver du travail. Nous avons voulu construire une petite mosquée, l’armée nous a obligé de cesser sa construction. L’insalubrité des lieux nous empêche de recevoir des internationaux sur plusieurs jours. »
La précarité est extrême. 80% des habitants sont agriculteurs, 10% sont fonctionnaires à Bethléem et 10% sont employés dans l’entretien des colonies. Toutes les constructions sont interdites, sauf une. Au bout du village trône une immense antenne téléphonique. Depuis l’école, on peut voir la colonie. De grandes infrastructures m’intriguent. J’observe. Des jumelles me confirment bien ce que je pensais. Beit Iskaria ne possède ni terrain de jeux, ni même aire pour les enfants. La colonie possède une université, un gymnase, et deux terrains de foot. Installés à flanc de colline, ils font face au village. Que doit se dire l’enfant, qui naît dans ce village, démuni de droits et de biens, et qui voit non loin de son habitation, celui qui a volé les terres de ses parents, jouir d’une arrogante opulence ?

Beit Ula est une ville de 10 000 habitants située à 10 kilomètres à l’Ouest d’Hébron. Deux semaines avant notre passage, des orthodoxes israéliens ont proclamé que l’une des collines où sont installées des terrasses agricoles palestiniennes, était une colline sainte, qu’il ne fallait pas détériorer. L’ordre fut donné aux paysans d’évacuer, avec pour seconde raison, la « dangerosité » des installations situées à proximité du Mur. Les paysans ont occupé la colline. En vain. Le pot de terre ne peut vaincre le pot de fer. Lorsque nous arrivons sur la colline, la terre porte encore les marques des chenilles des bulldozers. Les serres furent détruites, tout est en pièce. Quelques paysans ont commencé à remettre leurs installations, mais la majorité est laissée à l’abandon. Un des agriculteurs nous montre ses oliviers. Tous déracinés. Il en soulève un, et fixe la Barrière de sécurité, où les militaires israéliens observent la scène.
Les paysans ont besoin de raconter ce qu’ils vivent. L’occupation, l’humiliation quotidienne. « Thomas, penses-tu que la coexistence est encore possible ? » - Je l’espère, j’en suis sûr, c’est le sens de ma présence ici. « Moi j’y crois. Mais mes enfants, peuvent-ils encore y croire ? Et mes petits-enfants, comment pourront-ils y croire ? Pourquoi s’attaquer à nos cultures ? Israël ne veut pas la paix, les dirigeants israéliens souhaitent que nous, palestiniens, nous crevions de faim, que nous leur mangions dans la main, que nous soyons esclaves. Ils ne veulent pas nous exterminer, ils veulent nous user jusqu’à notre dernier souffle. Malheureusement pour eux, le mot résignation n’existe pas en dialecte palestinien. »

Beit Jala est une ville en périphérie de Bethléem, majoritairement composée de chrétiens, comptant plus de 11 000 habitants. Au programme, rencontre avec des jeunes palestiniens engagés. Finalement, nous rencontrons les scouts de Beit Jala. La discussion tourne un peu en rond. Proposition est faite de se retrouver en soirée, autour d’un verre. Le moment venu, les langues se délient, et le débat s’engage enfin. « En tant que chrétien, je ne me sens absolument pas discriminé en Palestine. Nous sommes frères, nous subissons la même occupation, les mêmes injustices, la religion ne peut nous diviser. L’armée israélienne ne fait pas de distinction entre palestinien musulman ou palestinien chrétien. »
Rapidement, je sens que mes questions, très portées sur les partis politiques palestiniens, agace une partie des jeunes. « Écoute, je pense parler au nom d’une grande partie des jeunes palestiniens, les partis politiques, Fatah, Hamas, PPP , FPLP, on ne leur fait plus confiance, on s’en fiche. Ils ne laissent pas la place aux jeunes, ils ont verrouillé les instances. De plus en plus, tu verras se développer en Palestine des organisations autonomes, des collectifs, des comités, des associations. Mais les partis, qu’ils restent là où ils sont. »
« En Europe, vous avez l’image du palestinien qui porte un keffieh, et jette des pierres. Moi je ne me sens pas tellement représenté par cette image. Je ne veux pas jeter de pierres, mais vivre comme n’importe quel jeune. Avoir la liberté de circulation, pouvoir étudier, avoir un emploi… La résistance comme vous l’imaginez, ça ne m’intéresse pas, et beaucoup de jeunes palestiniens sont sur cette ligne. Nous n’oublions pas le passé, mais aujourd’hui nous voulons vivre, et profiter. »
Qu’on le veuille ou non, Palestine rime avec résistance. Un symbole. Et la lutte continue.

Bil’in et la Résistance Populaire

Thomas Sankara, révolutionnaire burkinabé, incarnation même de la lutte contre le colonialisme et pour l’émancipation des peuples, assassiné le 15 octobre 1987 dans un coup d’État orchestré par la Françafrique, parlait des palestiniens comme d’un peuple « courageux, déterminés, stoïques, infatigables [qui] rappellent à chaque conscience humaine la nécessité et l’obligation morale de respecter les droits d’un peuple. ». Face à l’occupation israélienne, la résistance a revêtit plusieurs formes. Dans un premier temps, armée. Beaucoup de gens ont en mémoire ces images d’adolescents palestiniens faisant face à des chars d’assaut à coups de pierres. La non-violence a toujours eu sa place dans la lutte. Dès 1936, les palestiniens résistent aux britanniques par le biais de grève massive. En 1987, lorsque la première Intifada (soulèvement populaire) éclate, des milliers de palestiniens, travaillant en Israël, se mettent en grève. La propagande israélienne a tenté d’annihiler ces faits, privilégiant l’image du palestinien kamikaze, une ceinture d’explosifs autour de la taille.
En 2002, face à la répression du gouvernement israélien mené par Ariel Sharon, contre la Seconde Intifada, un Mouvement de Résistance Populaire Non-Violent est initié. Le point principal consiste à manifester, pacifiquement, tous les vendredis après la prière de midi, vers le Mur, les colonies, les check points. Si le mouvement a longtemps patiné, il a pris de l’ampleur à partir de 2005-2006. A ces marches, de nombreux internationaux sont invités à y participer, mais aussi des israéliens. Jamal Jumaa, coordinateur du Comité contre le Mur , explique que le Mouvement travaille sur 4 axes :
 Organiser les familles touchées.
 Fixer des référents dans chaque village, sans distinction des partis politiques ou confessions religieuses.
 S’engager et développer des techniques de communication.
 Internationaliser la lutte en recevant des internationaux afin qu’ils participent aux manifestations, et organiser des tournées de représentant à l’étranger.
L’action opère sur 3 secteurs :
 Organiser, chaque semaine, des actions contre tout ce qui représente l’occupation israélienne.
 Communiquer sur tout ce qui se passe dans le village, en rapport avec la lutte. Aujourd’hui, presque tous les villages engagés dans le Mouvement disposent d’une page facebook, voire pour certains un site internet traduit en plusieurs langues, et diffusent des vidéos, photos, et communiqués de presse après leurs manifestations.
 Mobiliser les réseaux internationaux afin de relayer la lutte et d’agir juridiquement. En France, par exemple, l’Association France Palestine Solidarité.

Tout visiteur se doit, le vendredi, de se rendre à l’une de ces manifestations. Ma première marche fut effectuée à Bil’in, accueilli chez Iyad Burnat, l’un des leaders du Comité Populaire. Le village compte 1800 habitants. Entre l’implantation de colonie, et la construction du Mur, les terres agricoles furent réduites de 60%. A force de lutte, et de recours en justice, ils ont obtenu la destruction d’une partie du Mur, repoussée plus loin. L’injustice n’en demeure pas moins indemne.
Au moment de ma venue à Bil’in, l’actualité se focalise sur l’accord signé entre le Hamas et le Fatah, les deux grands partis politiques palestiniens, en guerre depuis 2007. La manifestation est théâtralisée. Deux habitants sont maquillés afin de ressembler à Khaled Mechaal (leader du Hamas) et à Mahmoud Abbas (leader du Fatah), et ils portent un cercueil censé symboliser l’enterrement de la division des factions palestiniennes. Gandhi, Martin Luther King, et même les personnages d’Avatar sont passés par Bil’in …
Peu avant le départ de la manifestation, les internationaux novices sont pris en charge par des israéliens membres de l’organisation Anarchist Against the Wall . Pour leurs activismes en faveur des droits des palestiniens, et leur refus de faire leur service militaire, presque tous les membres d’AAW furent emprisonnés. « Nous allons marcher jusqu’à la barrière. Ceux qui ont peur, pas de problème, restez à l’arrière. Lorsque nous atteindrons le bout de la route, bloqués par le Mur, les militaires arriveront. D’abord, ceux qui sont devant, méfiez-vous du canon à eau, l’eau est puissante et l’odeur à vomir. Ne quittez pas les soldats des yeux, certains tirent des balles en caoutchouc, il faut savoir lesquels afin d’éviter d’être pris pour cible et s’enfuir. Les sifflements dans les airs indiqueront qu’ils lancent des grenades lacrymogènes. Pareil, méfiez-vous, le gaz employé est interdit par la Cour de Justice de l’Union Européenne, la fumée fait suffoquer et brûle les yeux. Il ne faut surtout pas courir. On se camoufle le visage, et on suit la route, dans le sens inverse, jusqu’au point de secours. La douleur s’estompe au bout de 5-6 minutes. Les grenades assourdissantes sont impressionnantes, mais pareil, on se bouche les oreilles, et on ne touche surtout pas. S’il y a confrontation physique, et que vous êtes arrêtés, ne craignez rien. Répétez durant tout l’interrogatoire que vous refusez de parler, que vous ne savez rien. Dans 99% des cas, ils vous relâchent dans la soirée. » Et le 1% ? « Dans les jours qui suivent… ». C’est parti !
La manifestation traverse le village, l’ambiance est assez bon enfant. Femmes et hommes, enfants, adolescents, adultes, personnes âgées… un handicapé en chaise roulante. La télé palestinienne est là. Des drapeaux et des foulards sont distribués. Ça chante, ça crie. Nous sommes 200 tout au plus, mais la détermination est forte. Un jeune du village, Kefah, se met à ma hauteur et engage la conversation. Nous sortons du village, nous arrivons dans une plaine aride. La route sinueuse mène jusqu’à une barrière jaune. Derrière, on aperçoit le campement militaire. A défaut d’avoir des grenades lacrymogènes à lancer, des jeunes portent des sachets remplis de crottins de chèvres. Dans la vallée, le défilé se divise, une partie préfère éviter d’aller jusqu’à la barrière. Au moment où la manifestation atteint le bout de la route, le camion militaire portant le canon à eau se rapproche. Une petite cérémonie s’organise où l‘on brûle le cercueil. Des jeunes commencent à s’attaquer au grillage et barbelés qui bloquent la route. Les premiers sifflements dans les airs. A peine le temps de voir d’où ça vient, des nuages de fumés un peu partout. Le gaz lacrymogène coupe la respiration, plus possible d’ouvrir les yeux. Qu’une seule envie, m’allonger par terre en attendant que ça passe… Me voilà honteux en croisant le regard d’une grand-mère palestinienne, tout autant atteinte que moi, qui reste debout, droite, tenant son drapeau, sans broncher, et m’indique le sens à suivre pour rejoindre l’ambulance.
Lorsque je parviens à y voir clair, la manifestation s’est dispersée dans la plaine. La scène semble banale. Les enfants ne sont déjà plus là. Les adolescents et jeunes adultes courent à travers champ pour éteindre les feux déclenchés par les grenades, et affrontent les militaires à coup de jets de pierres. Moi, je reste là, j’observe. La scène semble être à l’image de ce qu’est le conflit aujourd’hui. Des palestiniens toujours autant déterminés à lutter pour leurs droits, mais impuissants face au rouleau compresseur israélien.
Après la manifestation, on se retrouve dans le local du Comité Populaire. Derrière une vitrine, les différents projectiles employés par l’armée pour réprimer les marches. Chacun a son rôle. Les photos sont envoyées sur internet, un communiqué de presse est rédigé en plusieurs langues, et les vidéos sont mises en ligne. Au mur, des affiches, des photos. Il arrive fréquemment que des palestiniens soient tués lors des manifestations. Le dernier à Bil’in fut Bassem Abu Rahmah, abattu par un soldat israélien, d’une balle en caoutchouc en pleine poitrine, en 2009.
Le soir je retrouve Kefah au « snack » de Bil’in. Je lui pose des questions sur sa vie ici, il ne me parle que de football européen. Il connaît mieux le championnat de France que moi ! Des jeunes que j’ai pu voir l’après-midi aux avant-postes de la manifestation s’apprêtent à quitter le village. « Le soir, après les manifestations, l’armée vient régulièrement dans le village arrêter ceux qu’ils ont vu jeter des pierres ou attaquer la barrière. Donc eux préfèrent rejoindre des amis dans des villages voisins. » La soirée se poursuit chez l’épicier. Thé et plat à base d’œuf et tomates qui fera le bonheur de mon frère et de mon père. Nous qui pensions être passé inaperçus lors de la manifestation, de crainte d’être interrogés lors de notre retour en Israël, on rit jaune en voyant la télé palestinienne diffuser un reportage sur la marche du jour, avec quelques images où on nous voit très distinctement.
Vers 23h, Iyad passe nous chercher. Il dort très peu la nuit. Sa place au sein du Comité Populaire l’oblige à surveiller les intrusions de l’armée dans le village, afin d’intervenir, de filmer, voire de s’opposer physiquement. D’après ce que l’on comprend, il y a eu un mariage ce soir, ce qui explique la présence chez Iyad de ses cousins et frères. Ils ont tous connu les geôles de l’armée, sauf un. Son cousin est ingénieur hydraulique, il travaille dans une commission de l’Autorité Palestinienne portant sur la gestion de l’eau. « C’est un conflit pour le contrôle des ressources naturelles, et non pour le territoire. A l’heure actuelle, les israéliens contrôlent 90% de l’eau disponible. Le tracé du Mur est lié aux colonies certes, mais celles-ci sont implantées suivant la présence ou non de nappe phréatique. Plus de 50% de l’eau domestique en Cisjordanie est fournie par la compagnie israélienne Mekorot. Le tarif est deux à trois plus cher pour nous que pour les colons qui bénéficient de subventions. Les Israéliens consomment en moyenne quatre fois plus d’eau que nous, et les colons 6 fois plus ! Israël détourne des rivières, dessèche des puits pour approvisionner les colonies, et on nous demande de payer des taxes pour lutter contre le réchauffement climatique. Dans la Vallée du Jourdain par exemple, l’armée, afin de fournir de l’eau aux colonies, à asséché trois puits. Lorsqu’ils étaient proches de la fin, les soldats ont donné les clefs des ressources aux villageois palestiniens. En 6 mois, ces-derniers n’avaient plus rien. Israël leur a demandé de payer des taxes. »
Iyad : « la lutte risque d’être encore longue. Mais c’est inconcevable de vivre à genoux. Nous avons résisté, nous résistons, et nous résisterons encore et encore. La relève est prête. Les palestiniens ne seront jamais à genoux. Nous marcherons jusqu’à la conquête de nos droits. »
Le mouvement de Résistance Non-violent semble être dans l’impasse, du moins, il manque de perspectives. En 2012, les différents Comités Populaires ont tenté de se coordonner pour mener des actions médiatiques en commun, comme le blocage de routes réservées aux colons israéliens. Lorsque l’on voit avec quelle détermination ils luttent, marchent pour leurs droits, on ne peut pas envisager, nous qui vivons confortablement en France, de se détourner du soutien qu’il est indispensable de leur apporter. Véritables parasites du désespoir, peu importe le temps que cela prendra, les palestiniens obtiendront leur émancipation.
Mahmoud Darwich, poète palestinien, résistant par les Lettres, citation extraite du magnifique texte L’éloquence du sang, que je vous conseille de lire : « La résistance à l’occupation n’est pas seulement un droit. C’est un devoir humain et national qui nous fait passer de l’esclavage à la liberté. »

L’Autre Israël

Avant tout, je précise que le titre de cette partie vient de l’ouvrage de Dominique Vidal et Warschawski, Un autre Israël est possible .
Dernière étape. De retour à Jérusalem, je traverse à pied la Vieille-Ville, et passe à l’Ouest, côté israélien. Bien qu’Israël considère la ville comme sa capitale éternelle et indivisible, il faut être aveugle pour ne pas voir les différences. Le décor n’est pas le même. La Route de Jaffa, artère principale de Jérusalem-Ouest, me fait penser à ces grandes rues piétonnes, marchandes, que l’on voit dans les grandes villes européennes. Le tramway est encore à l’essai. Celui-ci est une source de conflit. En effet, la ligne de tram relie les quartiers Ouest et les colonies israéliennes, à l’Est, construites sur les restes d’expulsion de familles palestiniennes. Ces colonies étant considérées, au regard du Droit International, comme des violations, la ligne de tramway collabore à cette violation, voire incite même à poursuivre la colonisation. L’Association France Palestine Solidarité s’est lancée dans une lutte juridique contre les entreprises Veolia et Alstom, qui financent les infrastructures. Une banque néerlandaise a exclu Veolia de son portefeuille, justifiant que l’entreprise favorisait le non-respect du gel des colonies, exigé par l’ONU. En Irlande, les organisations de solidarité sont parvenues à empêcher que des techniciens israéliens ne viennent en formation sur le tramway de Dublin, construit également par Veolia.
Au moment où j’écris ces lignes, l’actualité est marquée par le lynchage de deux jeunes palestiniens, dans Jérusalem-Ouest, par un groupe d’israéliens. Sous les yeux de centaines de personnes, Jamal Julani et Muhammad Mujahid, 17 ans, furent coursés au travers des rues, puis frappés, finissant tous deux hospitalisés, sauvés in extremis par les urgences. « Laissez le mourir, c’est un arabe ! », « Mort aux arabes » .
Seuls les aveugles, fanatiques, osent encore nier le développement du racisme en Israël. Il y a quelques mois, à Tel-Aviv, des centaines d’israéliens attaquaient des immigrés africains . Les falashas, ces juifs venus d’Éthiopie, subissent leur lot de discrimination . Amenés en Israël par charter, pour « les sauver de la famine », ils ne représentent qu’un enjeu démographique, accroître le nombre d’israéliens pour étouffer les palestiniens. « Israël est le pays du peuple juif », hurle la droite et extrême droite au pouvoir. Ils oublient de préciser : « du juif blanc ».
La minorité palestinienne, qui vit en Israël, représente 20% de la population. Bien qu’ils aient le droit de vote, ils sont soumis au même schéma de persécution. N’ayant pas accès au service militaire, ils n’ont pas droit à la propriété. La nationalité israélienne est accompagnée de la mention juif, arabe, druze, samaritain… Partant du principe que le gouvernement actuel proclame Israël comme le pays du peuple juif, les arabes sont naturellement discriminés. 53.5% des familles palestiniennes sont considérés comme pauvres . Les 75 villes palestiniennes représentent 87% des villes les plus pauvres d’Israël . Entre 2000 et 2007, 3084 maisons palestiniennes ont été démolies en Israël. Le village d’Al Araqib a été détruit 35 fois. Les autorités israéliennes ont poursuivis les habitants en justice pour ne pas avoir payé les frais de leur expulsion, au motif qu’ils occupent une terre « non-reconnue » . L’ONG israélienne Adalah comptabilise 30 lois qui directement ou indirectement discriminent les Palestiniens d’Israël . Perdus au sein de la société israélienne, ils voient leur langue, ainsi que leur Histoire, méprisées, enterrées, au profit du rêve sioniste.
Tel-Aviv est réputée pour ses clubs, boîtes de nuit. Il y a beaucoup de jeunes, ça vit. Pas encore le temps d’en profiter, une rencontre est prévue avec Ephraïm Davidi, membre du Bureau National du Parti Communiste Israélien, et Dov Khenin, député écolo – communiste du mouvement Hadash. Quelques précisions s’imposent… Israël dispose d’un système politique dit parlementaire. Grossièrement, les élections législatives donnent la tendance politique du pays, puis les partis élus forment des coalitions dans le but d’obtenir la majorité parlementaire et de constituer un gouvernement. A l’heure actuelle , la coalition au pouvoir, menée par Benyamin Nethanyahu, rassemble de l’extrême droite au centre-gauche. C’est inédit dans l’histoire du pays. La politique fascisante du gouvernement, qui bénéficie d’un large soutien, augmente la colère de celles et ceux qui tentent de remettre sur pied un mouvement alternatif.
Hadash est un mouvement politique, signifiant Front pour la Paix et l’Égalité, fondé officiellement en 1977. Lorsque le parti travailliste israélien (PS) a accepté de rejoindre la droite au pouvoir, l’échiquier politique a explosé, poussant un certain nombre de partis, dont le PC israélien, associations, personnalités publiques, à former une coalition, sous la bannière d’Hadash. En pleine dynamique, le mouvement, représenté par Dov Khenin, a recueilli aux dernières municipales à Tel-Aviv, en 2008, 35% des voix. Son électorat est très majoritairement âgé de moins de 30 ans. La rencontre a duré plus de deux heures, tout ne peut donc pas être retranscris ici.
« Nous sommes anti-sionistes. Nous jugeons que le sionisme, au sens contemporain du terme, est un sentiment colonialiste, voire raciste. A l’origine, le sionisme avait dans l’idée de fonder un pays pour les juifs, ce que certains de nos prédécesseurs ont soutenu. Nous voulions un État commun bi-national. »
« Nous travaillons avec le Parti Populaire Palestinien (PC palestinien), et la gauche jordanienne. Le gouvernement israélien est fascisant, et nous sommes isolés à gauche de l’échiquier politique. Nos positions sont radicales, mais réalistes. »
« La question des colonies est épineuse. Hadash est clair sur ses positions, nous demandons le démantèlement immédiat des implantations israéliennes en territoire palestinien. » Certaines colonies rassemblent plus de 25 000 habitants ! « C’est un faux problème. Tout dépend du volontarisme politique. En Algérie, il y avait plus d’un million de colons. Il y aura des drames dans l’évacuation, mais que voulons-nous : la justice ou l’injustice ? Ces colonies sont construites par le biais de l’expropriation de terres palestiniennes. Il n’y aura pas la paix sans la justice. Nous pensons que les colons qui souhaitent rester dans les colonies, doivent en avoir la possibilité, à condition qu’ils acceptent de vivre sous gouvernement palestinien. En revanche, pour les colons nationalistes, extrémistes religieux, aucune concession, l’expulsion doit être immédiate et ils doivent être jugés pour leurs actes. »
« Pour ce qui est du boycott, vous vous doutez bien que nous ne pouvons pas boycotter Israël. Nous appelons à un boycott ciblé, et non pas un boycott total. Si l’on boycott les universités, ou le monde culturel, on risque d’isoler les pacifistes et les progressistes. Il faut accentuer les campagnes contre les produits venus des colonies israéliennes. Les dirigeants de vos pays doivent agir clairement à l’égard du pouvoir israélien : il faut les isoler. Isoler Israël. Nous soutenons les expulsions d’ambassadeur, et les sanctions. Il faut isoler ce gouvernement, mais surtout, développer des ponts avec les progressistes israéliens. Isoler pour isoler, c’est inutile. »
« En Israël, le service militaire est obligatoire, sauf pour les religieux orthodoxes, et les arabes. Nous demandons à nos jeunes militants de ne pas refuser l’enrôlement, mais d’y aller, et de politiser les soldats. Lancer des débats, faire réfléchir, prendre des contacts. En revanche, il faut refuser d’effectuer son service militaire dans les territoires occupés, comme c’est parfois possible. »
« La jeunesse israélienne est attisée par des mouvements de plus en plus radicaux, à gauche comme à droite. Mais la grande majorité, notamment à Tel-Aviv, vit dans le déni le plus total de ce qui se passe. Ils veulent profiter de leur jeunesse, et se détourne des problèmes politiques. L’espoir qui a suivi les accords d’Oslo est vite retombé, entre la poussée des ultras, et la vague d’attentats kamikazes qui a coûté la vie de plus de 650 israéliens. »
Tel-Aviv est une ville très animée, cosmopolite, partagée entre ses gratte-ciels et ses plages. Si l’on entend souvent que les habitants vivent dans une bulle, loin du conflit, les problèmes socio-économiques demeurent présents. Preuve en est le mouvement des Indignés. Jamais le pays n’a connu des mobilisations de cette ampleur. 500 000 personnes dans les rues, pour un pays qui compte 8 millions d’habitants. Intriguant pour quelqu’un comme moi, persuadé que la société israélienne tend à se droitiser. Ça tombe bien, c’est jour de manif !
Le soleil se couche, la chaleur ne retombe pas. Banderoles, haut-parleurs, musiques, sifflets, pancartes, tambours, marionnettes géantes… Des masses se sont rassemblées Avenue Rotschild. On me tend des tracts, en hébreu, que je ne comprends pas et m’amuse à redistribuer. On me colle des stickers, et on me file une pancarte. Je reconnais le logo d’Hadash. Le cortège rassemble environ 80 000 personnes. On est loin de certaines manifs françaises qui ressemblent à des cortèges mortuaires. La plupart des gens chantent, reprennent les slogans. Beaucoup de monde squattent les fenêtres des immeubles, certains scrutent ce qui se passe au pied de leurs entrées, d’autres improvisent des concerts avec de la vaisselle.
On remonte la manif. Le syndicat étudiant rassemble incontestablement le plus de jeunes. Ils brandissent leurs pancartes, et surtout beaucoup de drapeaux israéliens. En tête de leur cortège, une photo de Nethanyahu, cigare en bouche, entouré d’écriteaux en rouge. On a beau me traduire, il y a trop de bruits, je ne comprends rien. On croise des journalistes français, Radio France. C’est parti pour l’interview. Ça s’arrête vite. J’entends mal leurs questions et je passe plus de temps à regarder autour de moi ce qui se passe qu’à réfléchir aux réponses. Si quelqu’un m’a entendu, qu’il me le dise, mais j’en doute…
La manif se termine sur une immense place où se trouve une scène. A tour de rôle, chanteurs et porte-paroles interviennent aux micros. Celui qui reçoit la plus grande clameur n’est autre qu’un représentant des étudiants, il est arabe israélien. Moment d’intense émotion lorsqu’une chanteuse (visiblement très connue en Israël), reprend A change is gonna come de Sam Cooke.
Tout en demandant à ma voisine, Lévana, que je ne connais pas encore, de me traduire ce qui est raconté à la tribune, j’en profite pour papoter.
- Sauf une pancarte, je ne vois pas d’allusion à la Palestine dans la manif…
- Nous tenons à ce que les deux choses soient séparées. Le conflit est une chose. Notre lutte sociale en est une autre. Si nous commençons à mettre dans nos revendications des points sur le conflit, nous allons diviser le mouvement, et perdre le large rassemblement que nous avons eu tant de mal à constituer. Ce n’est pas pour autant que l’on oublie le conflit, mais on fait la part des choses.
- Oui mais vos problèmes sociaux sont liés, en partie, au conflit, non ?
- Tout est une question de forme. Si demain on sort dans les rues, appelant à plus de justice sociale, tout en brandissant des drapeaux palestiniens, le message sera biaisé, et le gouvernement nous dépeindra comme des traîtres, voire des soutiens aux islamistes, etc etc… En revanche, nous sommes clairs dans nos positions. Lorsque dans nos revendications, nous demandons des logements sociaux, moins chers, pour les étudiants notamment, nous précisons : en Israël, pas dans les colonies. Lorsque notre mouvement analyse les soucis économiques, qu’elles sont les conclusions ? Il faut prendre l’argent dans l’armée et la colonisation.
- Vous pensez que ce mouvement va déboucher sur une alternative politique crédible ?
- Je l’espère. Il le faut. L’extrême droite progresse. Le gouvernement tente de rassembler le peuple avec les menaces de guerre contre l’Iran. Toutes les déclarations d’Ahmadinejad ont fait du mal au mouvement progressiste. Le gouvernement les utilise pour alimenter la peur de la société, comme il instrumentalise les faits divers. Nous verrons ce qui se passera, les gens ici semblent déterminés au changement, mais lequel, on ne sait pas encore…
La manif se termine aux alentours de 00h, il est l’heure de revenir sur Jérusalem. Sur une place, un bus indique se diriger vers Jérusalem, on monte. Je préviens Pierrick, fidèle camarade, qu’il peut dormir en paix, je gère la situation, je le réveillerai lorsqu’on sera à l’arrêt. Le bus n’est pas encore sorti de Tel-Aviv que je dors déjà. Réveillé au terminus, je n’ai aucune idée de l’endroit où on se trouve. « T’inquiète Pierrick, je gère ». Nous sommes épuisés, impossible de marcher. Il est 1h. Je m’approche d’un groupe de chauffeurs de taxi. Ils ne sont que 5, et visiblement, aucun n’a envie de conduire. Le tarif est horriblement cher. Je parviens légèrement à le baisser, et on embarque avec le seul motivé. Au bout de 100 mètres, il me demande si je parle arabe « Bocuse, i spèk no inglese », traduisez « Je ne parle pas anglais ». Et me voilà, à 1h du mat, dans un taxi, à indiquer au chauffeur la route en agitant mes bras, sauf que je ne sais pas où on est, ni là où il faut aller. « T’inquiète Pierrick, je gère ». Dans un charabia anglo-franco-arabe, je tente d’expliquer là où est notre auberge. Le chauffeur pousse un ouf de soulagement, il connaît l’endroit. On roule, roule, roule. On arrive devant un hôtel. Il porte le même nom que notre auberge. Le chauffeur s’énerve, et moi aussi. « T’inquiète Pierrick, je gère ». Dernière option, je le fais descendre de la voiture, et l’emmène dans une épicerie ouverte. Je demande à un jeune de traduire en arabe. Au bout de 10 minutes, tout semble être ok. On repart. On arrive sur un sommet de colline. Il est 1h45. Je reconnais les rues. Sur la colline d’en face, l’Esplanade des Mosquées et le Dôme du Rocher. La même vue que depuis notre auberge. Dans le doute, je renégocie le tarif, tandis que le chauffeur insiste pour avoir encore plus au vu des détours qu’il a dû faire. Énervé, le chauffeur s’empresse de nous faire sortir du taxi. Je fais quelques pas, m’arrête. Le taxi repart à toute blinde. Notre auberge est sur le sommet d’une colline, mais pas celle-ci. « T’inquiète Pierrick…. Je gère ». Bonne marche nocturne !
C’est l’heure du départ. Passage obligatoire à la Poste de Jérusalem-Ouest pour envoyer dans un paquet tous mes souvenirs et achats réalisés en Territoires Palestiniens. Vous comprendrez très vite pourquoi…
Moment angoissant, le passage au contrôle à l’aéroport Ben Gourion. Lors de mon premier voyage, tout s’était déroulé de manière assez calme. Un léger interrogatoire, une fouille rapide des sacs, et basta. Deuxième voyage. Dans le bus qui nous mène vers l’aéroport, on se met d’accord avec Pierrick sur l’attitude à adopter, les réponses à donner. « Au cas où, t’inquiète Pierrick, je gère ». On descend du bus, mêlés dans la foule, l’air de rien. L’entrée dans l’aéroport n’est pas encore pour nous, deux gardes frontières nous interceptent et nous mettent à l’écart. Premier contrôle de passeport, première fouille des sacs, premier interrogatoire. « Nous n’avons pas été en Territoires Palestiniens, sauf quelques monuments, mais visite rapide. » « Nous ne transportons pas d’armes ». Au final, on aura droit à 6 contrôles identiques, avant de pouvoir enfin embarquer. L’avant-dernier a été particulièrement long. Toutes nos affaires furent passées au détecteur de poudre « à arme à feu ».
Je peux m’estimer heureux, parfois des personnes n’ont pas leurs avions. Mauvaises réponses aux questions, attitude douteuse, des produits palestiniens dans le sac…
Pour terminer, pas de grandes phrases. D’autres le font mieux que moi. Mahmoud Darwich, poète palestinien, résistant par les Lettres, nouvelle citation extraite du magnifique texte L’éloquence du sang, que je vous conseille de lire.
« Nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. Espoir de libération et d’indépendance. Espoir d’une vie normale où nous ne serons ni héros, ni victimes. Espoir de voir nos enfants aller sans danger à l’école. Espoir pour une femme enceinte de donner naissance à un bébé vivant, dans un hôpital, et pas à un enfant mort devant un poste de contrôle militaire. Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur rouge dans les roses plutôt que dans le sang. Espoir que cette terre retrouvera son nom original : terre d’amour et de paix. Merci de porter avec nous le fardeau de cet espoir. »

Commentaires

Répondre à cet article