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Florange, PSA, La Ciotat, etc.

28 mai 2013
Jean-Baptiste Mognetti

Florange, PSA, La Ciotat, etc.

Le 30 avril 2013. Mauvaise journée, avec pour leitmotiv ceci, inscrit dans le ciel gris d’un début de siècle à tous points de vue décevant : les mots ne peuvent rien. J’allume la télé, me renseigne sur la journée, politique et météorologique. Je lui demanderais bien, à la télé, de fermer sa gueule. Dans mon salon, dont le confort embourgeoise cruellement les blessures et les confidences susurrées par l’écran noir des douleurs blanches - pas tout à fait aussi fraîches que le muguet de demain - je pense à Florange. De quel droit ? Aucune idée. C’est à mon for intérieur que la situation s’adresse, à ma solitude. Le métal pointe toujours une même métaphore : la matière du réel et sa possible transformation. Pour cela, il faut de la matière. De la matière et des hommes. Des mains. Une énergie. Alors je commence à saisir ce qui me lie aux couchers de soleils infernaux des hauts-fourneaux de Florange. La politique, qui de longtemps n’est plus une science de la Cité, s’est récemment rangée du côté du commentaire cynique et de la passivité. Ceux qui vont mourir, ô chère France, berceau des grands discours, te saluent. Déjà ils renversent les tables. C’est que, de génération en génération, ils tapent du poing sur l’acier. Aux chorégraphes du journalisme moderne le geste, sans doute, déplaira. Tant pis. Là n’est pas la question. Et moi-même, ici et maintenant, devant l’écran Windows – plus tout à fait fenêtre sur le monde – je cède à la tentation de dire, d’abstraire au lieu d’extraire, de modeler plutôt que de couler. Car derrière la vitrine télévisuelle, derrière la presse, il y a la combustion, la fonte, le minerai. Un univers dont les dimensions sont trop nombreuses pour être calculées, recensées, placées sous le signe apocalyptique du rendement. Moi, je ne pourrais même pas dire que la fermeture des hauts-fourneaux est un échec du capitalisme pour la simple raison qu’à l’école on a oublié de me préciser ce qu’était le capitalisme. Cependant, j’ai assisté dans l’enfance à la ruine irréversible de la beauté et de la force qui, par contagion, s’étend aujourd’hui au forgeage des idées – celles des intellectuels qui siègent à la gauche de la poésie – à l’industrie des formes, blanchie. Ils ont oublié, ceux-ci, que chaque mot compte, qu’on n’écrit ni par plaisir, ni par vocation, ni par conviction, qu’on écrit par respect pour les aînés, les grands frères – à commencer par Edouard Martin – qui combattent. Chronique d’une rébellion, comme le beau livre de Charles Hoareau : « On dit habituellement que les premières amours font écrire les premiers poèmes, ce qui se passe à La Ciotat [nous sommes en mai 1990] dans la tête de nombre de chômeurs est de la même veine. Et puis, combien d’heures de travail représente chaque écrit pour des copains dont ce n’est vraiment pas l’habitude ! Le texte de la banderole qu’on va aussi sortir, est tout un programme : La France, c’est ma mère ; elle préfère me laisser mourir de faim que de donner son sein » . Mais on objectera que ce n’est pas sa faute, à la France. Elle est inféodée. Je m’en veux déjà d’avoir dépassé la première ligne de ce qui, désagréablement, est en train de devenir un texte. Non, je veux juste dire la gravité, l’amertume et La Ciotat aux cinq mille chômeurs ; ma jeunesse partie à la mer, offerte à l’amiante. Depuis, les « pouvoirs publics » ont pris une figure singulière dans ma vie : torture et ineptie. Et aveuglement. Dans les yeux d’Edouard Martin il n’est pour moi d’autre force vive que celle de la Nation. Naval est le chantier et triste comme une sonate d’automne. La flamme est couverte et la lutte, ouverte. Demain la déprime, encore et encore. A Florange un concert, auquel je ne pourrai me rendre, faute d’économies. Un mal pour un bien, peut-être. Comme une boucle explosive, les lamentations nous reviennent en plein visage, du tréfonds de l’ère contemporaine en ses déclins successifs. Pourtant, les jours heureux ne semblent pas décidés à revenir cette fois-ci. Au-delà du miroir du Temps et des Temps Modernes persiste un pseudo-paradis pas artificiel du tout, les nuages de fumée des forges de Vulcain, la fonte des sonorités les plus lourdes, l’entêtante rythmique de la machine d’avant la boîte à rythmes, la musique du métal. L’envie d’en découdre, telle est la source du présent. On condamne toujours celui qui a l’audace de fabriquer ses propres outils. Le siècle a perdu la mémoire, oublié que les temps, parfois, sont durs. Le 1er mai, méditation sur la musique industrielle, le rap. Avec des cartes postales américaines sur le bureau. Comme si on écrivait mieux en présence de certains objets ; le réconfort et le silence, côté jardin. L’hiver qui n’en finit plus et le crachin d’Aulnay. J’implore Kash Leone de modifier cette réalité de moins en moins supportable. Ça peut plus durer.

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