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15 mai 2013
Franck Gabriel

"Petites cosmogonies"

Hicham Berrada

Au sein de l’exposition "Les modules", au niveau 1A du Palais de Tokyo, la fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent a fait le pari d’introduire au grand public un très jeune artiste. Encore en formation au Fresnoy-Studio national des arts contemporains, Hicham Berrada, né en 1986 à Casablanca, y présente "Petites Cosmogonies", assemblage d’œuvres anciennes ou inédites. Armé d’une double culture scientifique et artistique, transformé en alchimiste des temps modernes, Berrada se permet d’explorer la frontière entre art et science pour nous renvoyer au début du tout, aux origines de la Vie.

Exploration scientifique de la genèse, Présages

Happés par « Présages » (2013) et « Rapport de lois universelles » (2007), vidéos bariolées et intrigantes qui nous préparent au thème de la genèse, on se retrouve au cœur de l’exposition, partie longiligne présentant de part et d’autre « Natural process activation 1. Arche de Miller » (2013) et « Présages, tranches » (2013). C’est dans la complémentarité de ces deux œuvres, que "Petites cosmogonies" se construit. « Natural process activation 1. Arche de Miller », est un aquarium doté d’un jeu d’optiques qui crée l’illusion de la juxtaposition horizontale d’une multitude d’aquariums. Rien, rien que de l’eau ! Certains spectateurs passent, haussant les épaules : œuvre sûrement non terminée ou choix irréfléchi d’un trop jeune artiste ? Réponses trop rapides, intransigeantes. On se réfère alors dans ses références (ou plutôt ses crédos) scientifiques scientifiques. Seul solvant nécessaire et indispensable à l’apparition de la Vie, telle qu’on la connaît, l’eau contenue dans cet aquarium, comme givrée par une fine pellicule surfacique de poussière, prend en réalité une dimension magique, d’autant que l’artiste l’a ensemencée des nucléotides nécessaires à l’apparition de la vie. Hypnotisés par cette infinité de mondes vierges ouverts à tous les possibles, on se demande alors si l’eau pourrait, principe homéopathique porté à son paroxysme, avoir la mémoire de la genèse. Et on attend ce miracle d’une génération spontanée, source espérée de Vie. Pris de vertige face à cet infini, la tête nous tourne et l’on se retrouve face à cinq tranches que l’artiste a sélectionnées dans cet assemblage : Présages, tranches dans chacune desquelles une organisation quasi-organique est apparue. L’illusion fonctionne, coraux, bourgeons, tiges, c’est bien une tranche de vie que l’on contemple. Et pour que cela prenne, il fallait bien qu’un artiste intervienne. Quelques vagues souvenirs resurgissent tel le vitalisme resté ancré dans notre esprit. Berrada aurait-il mis un nom sur cette force, autre que physico-chimique, nécessaire à la vie : l’Art comme force vitale ? Nos yeux émerveillés, passant d’un aquarium à l’autre se heurtent à un carton informatif : "Produits chimiques". En réalité ce sont des tranches d’aquarium sans vie, tirées des performances Présages. Devant nous sont exposés de merveilleux jardins chimiques. Ceux-ci, déjà connus depuis un certain temps, ont été étudiés par Stéphane Leduc à l’orée du siècle dernier, dans "Théorie physico-chimique de la vie et génération spontanée" et ce dans la conviction que la vie pouvait être créée par simples réactions chimiques.

On revient alors aux trois vidéos « Présages » présentées aux extrémités de l’exposition : le dispositif nous en est expliqué. Lors de performances filmées, sont introduits, dans un contenant rempli d’eau, des produits qui par réactions chimiques produisent des formes en création qui grossissent, se déploient. C’est la trace de cette performance qu’il nous est donné de voir. Les trois vidéos se différencient nettement les unes des autres, par les choix de mouvements de caméra et de palettes de couleurs. Dans « Présage #02 », après un premier ensemencement à l’aide d’un produit rose pastel qui se déploie en excroissances tubulaires, suivi d’un deuxième aux couleurs vert-turquoise, l’artiste dépose sur ce fond quelques gouttes orangées de chlorure de fer, qui, telles des graines, germent aussitôt. La caméra s’anime alors d’un lent mouvement rotatif puis se stabilise dans les dernières secondes et on assiste à une lente création florale, presque imperceptible à certains moments. Tableau vivant de la nature. Dans la vidéo mitoyenne, après la chute de galets blancs (mise en illustration peut-on penser, de la théorie de l’impact), la caméra cette fois-ci immobile, immortalise le développement d’une chevelure bleue tirant sur le violet, sur fond de galets roses. « Présage#19 », quant à elle, reprend le mouvement de caméra de « Présage#2 », mais s’en démarque par l’absence de projecteur. Là, ce sont des abysses qui nous sont présentées, lieu fascinant aux formes vivantes et inorganiques surprenantes et variées, mais que l’homme connaît si peu. A partir d’une pluie de particules, des formes complexes émergent et s’enchevêtrent, les couleurs mutent du rose au bleu, tandis qu’une fumée mêlant l’orange au vert, évolue, fantomatique habitant mystérieux des profondeurs.

La mythologie et l’art.

Restent alors deux vidéos d’une époque antérieure et à l’esthétisme radicalement différent, « Un serpent dans le ciel » (2008) et « Rapport de lois universelles » (2007). N’entrant pas dans le cycle des Présages, elles nous parlent de cosmogonies de façon complémentaire. Mais leur traitement plastique et rhétorique introduit dans l’exposition une telle brisure en milieu de parcours qu’elles portent en germe de nouveaux questionnements concernant le discours de l’artiste. Dans Rapport de lois universelles, on assiste à l’émergence de mouvements complexes dans un liquide de nano-particules de fer. Disposées sur un tissu orange, mues par un jeu de champs magnétiques, celles-ci se condensent et se séparent, gouttelettes mobiles qui s’absorbent et se divisent pour reprendre leur danse. De ce fluide sans forme émergent alors des masses en mouvement dans lesquelles on aime à imaginer tout un bestiaire : grenouille, hérisson, qui sans cesse se déforme, se réarrange. Une genèse en mouvement, en bouillonnement, une genèse mythologique. A une vidéo au titre très scientifique et qui nous laisse entrevoir un combat mythologique, fait pendant, en vis-à-vis, une vidéo qui semble relater une expérience scientifique mais au titre cette fois mythologique. « Un serpent dans le ciel », peut ainsi faire allusion au serpent créateur présent à travers le monde dans de nombreuses cosmogonies, tel le serpent à plume de Mésoamérique. La caméra de l’artiste suit dans le ciel, un ballon rempli d’hélium, balloté par d’aléatoires courants d’air et au bout duquel pend un fumigène. Ses errances forment un serpent de fumée. Mais un enregistrement subtil et intelligent permet à Berrada d’insuffler de la poésie : « Un serpent dans le ciel » n’est pas qu’une action filmée, le film en noir et blanc se terminant, par un cliché fixe, un tableau, de la traînée, écriture zen à l’encre de chine des forces du vent. Telle la trainée, la référence orientaliste arbitraire s’estompe et on y voit alors une abstraction lyrique ou de l’action painting ayant pour auteure, la Nature même. C’est ce qui provoque un déclic dans la compréhension de l’exposition. Inversion de discours : l’artiste ne parle pas de la Nature en faisant intervenir l’Art, mais développe une théorie de l’Art grâce aux effets naturels. C’est bien de la création artistique dont il est question lors de cette (dé)monstration.

Un jeu sur la temporalité : la performance comme genèse révolue de l’œuvre

Plusieurs temporalités se superposent dans les vidéos « Présages » : un temps premier immémorial, celui de l’origine de la vie, un second, celui de la performance, enfin un troisième, celui du spectateur face à l’œuvre. Œuvre, et non simple vidéo de performance. Cette distinction importante, c’est-à- dire l’effacement de la référence à la performance, est confirmée par plusieurs détails : d’une part le cadrage serré qui ne laisse voir, ni les bords du contenant, ni l’ailleurs avec les gens présents ou manipulations de l’artiste ; d’autre part, cet usage différent de la caméra avec son lent mouvement rotatif dans les vidéos « Présage #02 » et « Présage #19, » lequel par contre, ne se retrouve pas dans la dernière. L’œuvre est donc bien devant nous et la performance est la genèse de cette œuvre. Genèse dont, tout comme pour celle de la Vie, nous sommes exclus, laissés à tout jamais dans l’impossibilité de la revivre in situ. C’est donc un double témoignage artistique qui s’imprime dans « Présages » et « Présages, Tranches ». Chut, taisez-vous donc, ce silence, on n’y prête pas attention au départ, et puis dès qu’on le remarque, il fascine. Quel bruit aurait-on pu espérer ? Celui de la performance peut-être, mais alors cela renverrait au deuxième temps. Par ce silence, le temps de la création de la vie vient se substituer à celui de la performance, induisant un parallélisme entre origine imaginée de la vie et genèse de l’œuvre. Le silence comme une arche entre deux temporalités : l’œuvre se détache ce faisant de ses conditions de création et devient autonome.

L’artiste comme assistant et dépositaire d’un auto-témoignage.

L’art de Berrada dans cette exposition est double. Constitutif d’une action, celle d’agencer des éléments, des réactifs chimiques ou physiques. Choix des produits chimiques dans « Présages », choix du fumigène et de la contenance du ballon dans « Un serpent dans le ciel ». Par un protocole quasi scientifique bien établi, Berrada, en toute connaissance des lois d’interaction entre les divers éléments, finalise son choix afin que puisse se mettre en mouvement le processus physique ou chimique de la nature qui donnera lieu à une esthétique particulière. L’artiste ensuite, aura le devoir de témoigner de cette dynamique, et ce avec un souci d’esthétisme. Mouvement de nano-particules, mouvement de création, mouvement du ballon… De la sorte il permet une médiation entre les sciences et le spectateur, au moyen de l’art, mais grâce à un renouvellement des formes et des sujets dans l’art contemporain. Renouvellement et non rupture : dans « Un serpent dans le ciel », il fusionne le land art, l’abstraction lyrique et l’action painting. La nature, par l’entremise des courants d’air, libère sa force créatrice et use du fumigène afin d’obtenir le tableau lyrique présenté. Ainsi tout comme Jacek Tylicki, Berrada demande à la Nature ce qui est normalement du ressort de l’artiste : la création de formes. Les critiques de non objectivité, souvent au cœur de débats concernant l’action painting, se trouvent par là-même en partie infondées. Mais cela serait oublier que l’œuvre n’est pas l’envol du ballon mais la vidéo de cet envol, le montage montrant le départ, puis une vue aérienne avant de suivre finalement le mouvement depuis le sol, avec ce tableau de fin et le cadrage qu’il implique. C’est l’artiste, avec sa part de subjectivité qui est en charge de cet archivage.
De même, avions-nous pensé en terme de tableau vivant, le « Présage #02 » qui ne manque pas de nous renvoyer aux tableaux vivants de Bill Viola. Il est aussi une anecdote qui ne peut pas manquer de faire sourire : l’étude des phénomènes à l’origine des jardins chimiques entre autre permet de comprendre la formation des terres vertes utilisées par le peintre Vermeer.

On se relit, et on s’aperçoit que le mot tableau est apparu un nombre de fois conséquent dans cette présentation. Or de tableau, il n’y en a aucun. C’est qu’en plus du questionnement concernant la notion de frontière entre art et science, se pose la question de frontière entre les diverses disciplines artistiques.

Des frontières floues.

Outre ce qui a été remarqué sur les performances-vidéos-tableaux, l’œuvre qui dévoile le plus cet effacement des frontières est « Tranches, présages ». De loin, des tubes colorés, un agencement dans un cadre que constitue ce que l’on comprendra par la suite être un aquarium. C’est que ce « corail », ces filaments nous intriguent en ce qu’ils délimitent plus une surface colorée qu’un volume. Au final qu’est ce qu’une tranche d’un volume ? Un plan, sur lequel des trainées de couleurs viennent se poser. Peinture donc, mais qui provient d’un volume. La peinture serait ainsi une tranche de sculpture et sculpture en même temps. Et puis on se rappelle des conditions de création de ces tranches. En synthétisant, l’artiste dispose des réactifs chimiques dans un liquide entre deux plaques de verre, laissant s’imprimer les lois de la nature grâce aux réactions chimiques. Remplacez ces réactifs par du nitrate d’argent et la nature par la lumière, vous obtenez une photographie. Berrada, photographe des forces physiques et chimiques. Le concept photographique se retrouve tout autant dans le cliché final de la vidéo « Un serpent dans le ciel ».

Il reste le mystère du nom Présages. Des hypothèses se bousculent, liées à deux contradictions inhérentes aux jardins chimiques. Etudiés par Leduc pour explorer la création de la vie, ils portent en eux-mêmes la fin de leur croissance par épuisement des réactifs chimiques, matière première de ces excroissances colorées. Formes colorées, espérées être vivantes, mais faites de produits toxiques et dont il ne sortira rien de plus qu’une image factice, un paraître. De là à lier ces contradictions au devenir de notre société, il reste un pas incertain qu’on peut ou non faire. Mais finalement, la pérennité de l’intérêt pour les alchimistes n’est-elle pas due à leur part de mystère ?

Du 27/02/2013 au 20/05/2013, au Palais de Tokyo 13 Avenue du Président Wilson, 75116 Paris, lun.-dim. sauf le mardi, 12:00–24:00, gratuit.

Franck Gabriel

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