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5 juin 2013
redac

Vent de révolte

Journal d’Istanbul - mai/juin 2013

Sélo (pseudonyme commun à deux étudiantes d’Istanbul, en Turquie) vous écrivent. Un témoignage poignant.

VENT DE REVOLTE (1/5) - - - - vendredi 31 mai : qui sème le vent…

Face au refus de dialogue avec les autorités, des militants décident d’occuper le parc Gezi menacé de destruction.
/20h/ Dans la soirée de jeudi, des milliers de personnes se réunissent au parc, dans une ambiance joyeuse et bon enfant. Ce rassemblement spontané et pacifique sera violemment réprimé.
/05h/ La police entre dans le parc et attaque les activistes encore présents à force de gaz lacrymogènes, et mettent le feu aux tentes. Cet affrontement sonne le début des hostilités. NB la police avait effectué une opération similaire la veille.
Les affrontements continuent dans la matinée.

/14h/ En dépit de l’interdiction récente de manifester sur l’Istiklal (pour une année - raisons de sécurité en regard des travaux engagés pour faire passer la circulation sous la place Taksim), les militants se placent en haut de l’Avenue de l’Indépendance. Face à eux s’avancent les panzers, camions blindés lanceurs d’eau et de gaz au poivre. Les patrouilles de police restent en renfort en amont sur la place Taksim. Les véhicules font reculer la foule. L’affrontement dure plus de 2h. Fermeture des magasins alentours.
Sur la place, des véhicules de police barrent l’accès au parc. De nombreux militants restent mobilisés, applaudissent, jusqu’à projection de gaz (provoquant une rapide dispersion).
L’info circule : grand rassemblement à 19h à Taksim. La nouvelle d’événements similaires à Izmir, Ankara, Antalya ou Eskişehir renforce ce mouvement naissant contre la politique du gouvernement.

VENT DE REVOLTE (2/5) - - - - le jour se lève

HALK TV ("télévision du peuple") est la seule chaîne à diffuser en continu des images des affrontements (jets d’eau, gaz de poivre, balles en plastique à Istanbul et Ankara), et flashs infos (1er bilan humain, 114 blessés et 34 gardes à vue). Les autres canaux restent muets quant aux événements.
/02h/ Des groupes descendent de Taksim vers Beşiktaş. Aux fenêtres les riverains font retentir casseroles et théières, beaucoup joigne le mouvement se formant en direction du boulevard Barbaros. "Les citoyens en pyjama dans la rue !" titre Halk TV.
La police tarde à venir, mais finit par se placer sur le boulevard, donnant la preuve que les réserves de gaz ne sont pas encore épuisées.
/05h/ Une marche est organisée au départ de Kadiköy (rive asiatique) en direction de Taksim. Des milliers de personnes se dirigent vers le pont du Bosphore (interdit aux piétons), traversé à l’heure des 1ers rayons du soleil (et du 1er appel à la prière).
Accueil par les forces de l’ordre à coups de jets d’eau.

La manifestation annoncée par le CHP (parti kémaliste) à Kadiköy est annulée et remplacée par un grand rassemblement à 15h à Taksim. Kemal Kiliçtaroglu accuse publiquement le Premier Ministre de "dictateur".
Le système de transport maritime est bloqué, puis réouvert en début d’après-midi, alors que des milliers de personnes se pressent sur l’embarcadère de Kadiköy pour gagner la rive européenne.
/13h/ discours d’Erdoğan, qui reconnait que certaines actions de la police sont allées trop loin. Phrase que la presse française retient bien. Pourtant il affirme aussi que le parc ne sera pas laissé à des groupes extrémistes. Quels extrémistes ? Il faut bien saisir que les rassemblements sont spontanés et doivent leur ampleur à l’envie des participants de faire changer la politique d’un AKP de plus en plus vindicatif envers les libertés que nous appelons "élémentaires".

VENT DE REVOLTE (3/5) - - - - samedi 1er juin : Taksim bizim, Istanbul bizim !

/15h/ Rassemblement place Taksim. De Cihangir, les gens, la plupart équipés de masques à gaz et de bouteilles de lait (apaisant les yeux en cas de contact avec le gaz au poivre) s’amassent et partent de Sira Serviler jusqu’à la place. La rumeur – permise notamment grâce aux liaisons téléphoniques qui ne rencontrent aucun problème de saturation, permettant donc une grande communication entre militants - fait savoir que la police est partie. Mais l’entrée à Taksim est freinée par deux tirs de gaz. En arrivant sur la place on comprend que ce sont des tirs désespérés d’un panzer pris au piège par la foule qui ne sait plus comment repartir vers la caserne.
Les camions de télévision placés sur la place ont été désertés par les journalistes, et tagués, accusés d’être des "vendus", ne relayant que très peu d’images des événements.
Arrivée au parc en toute sérénité, même si l’ambiance reste tendue. Est-ce un piège ? Vont-ils revenir ? Plusieurs départs de feu ravivent la peur des fumées blanches (comprendre gaz lacrymogènes) Pourtant la victoire semble acquise. La place est prise.

/16h30/ départ de la police – victoire ? Le CHP arrive entouré de 50 000 personnes. Taksim est impraticable. La police s’est complètement retirée.
Dans Cihangir, les rues sont noires de monde avec bières et coca cola à la main. Une victoire bien méritée. Mais personne n’est dupe. Aujourd’hui ils n’ont gagnés que le droit d’être dans le parc Gezi. Que va-t-il se passer ? Que peut-il se passer...? Erdoğan n’a fait aucune déclaration.
/19h30/ Arrivée à Besiktas par Dolmabahçe. Ambiance de fête nationale ! Les drapeaux sont sortis, les klaxons retentissent dans cette avenue décorée de photos de Mustafa Kemal.
Beaucoup de protestataires sont rassemblés en face du Musée de la Mer qui se trouve à côté d’un bâtiment officiel du gouvernement. Les pierres fusent contre un panzer isolé. Celui-ci répond au jet d’eau. Des affrontements ont lieu jusqu’au milieu de la nuit.

VENT DE REVOLTE (4/5) - - - - dimanche 2 juin : Faşizme karşı omuz omuza !

/11h30/ Taksim. Arrivée par l’avenue Gümüssuyu. Dans la nuit, des barricades (bus incendiés, voitures, barrières, etc placés en travers de la route) ont été posées tout autour de la place. L’Istiklal est calme, la plupart des boutiques ouvertes, les touristes pointent le bout de leur nez. Un dimanche matin qui pourrait paraître normal si tous les murs n’étaient pas tagués "Dehors Erdogan", "Taksim est à nous" "Résitance partout, résistance Taksim". De loin on peut voir que les rassemblements commencent à se former sur les escaliers qui mènent au parc Gezi. Les rues sont nettoyées par des manifestants de la veille. Les citoyens s’activent, munis de gants hygiéniques, et ramassent les déchets de la fête.

/13h30/ Discours du Premier ministre Erdoğan. Selon lui, il n’a jamais été question d’un centre commercial. Ce n’est qu’un fantasme des protestataires. Le projet est de faire un musée de la ville qui garde une partie "verte" avec des arbres.

/14h/ Rassemblement sur la place Taksim et le parc Gezi. La police ne peut pas rentrer avec les panzers, les barricades fermant la place. La joie éclate de tous côtés, de nombreux groupes politiques (Communistes, Union des Jeunes Turcs) et non politiques (Féministes, LGBT) sont présents ; ovation pour Çarşı ! Groupe de supporters du club Besiktas, ils sont les premiers à avoir repris le parc après les interventions policières du vendredi. Les gens chantent, s’applaudissent, sautent.
Les slogans vont de "Erdogan istifa !" (Erdogan démission) à "Mustafa Kemali askerleriyiz" (nous sommes les soldats de Mustafa Kemal), en passant par le fameux "Ne mutlu Türküm diyene" (heureux celui qui se dit Turc), « Hükümet Istifa » (Gouvernement démission), "Türkiye laiklik, Erdogan kalkacak !" (la Turquie est laïque, Erdogan va partir), « Sik bakalim, sik bakalim biber gazi sik bakalim, maskeni çıkar jokunu bırak delikanlı kim bakalim » (gaze nous, gaze nous, gaze nous, enlève ton casque, jette ta matraque et on verra qui est le plus fort). Sans oublier l’hymne national.
L’ambiance est euphorique.

/17h/ D’après la rumeur, Dolmabahçe est devenu le centre des affrontements entre manifestants et policiers.
A Ankara, les événements prennent un mauvais tour. On parle de plusieurs morts (dont un à balle réelle), de beaucoup de blessés.
A Izmir, après avoir été plutôt pacifiques, les démonstrations tournent mal et font de la troisième ville de Turquie un théâtre des affrontements entre police et protestataires. Les policiers en civil provoquent et sortent les matraques.

/20h/ En descendant Gümüssuyu, certains manifestants parlent de manipulation. Si tout le monde part se battre à Besiktas, Taksim se vide !

/22h/ Beaucoup de monde a convergé vers Besiktas. Les casserolent chantent et les gazs se font sentir. (L’avenue) Akaretler est pleine. HALK TV relaie toujours les événements et titre "Akaretler brûle".
Après beaucoup de gaz, les protestataires de Besiktas s’organisent et montent des barricades. Tous en file, ils se passent des pierres, des portes, tout matériel susceptible de renforcer les protections contre les forces de police. Malgré les gaz, tout le monde tient sa place dans cette chaine humaine de construction.

/03h/ les militants encore actifs commencent à "nettoyer" l’Akaretler des nombreuses capsules de gaz et autres pierres.
/04h/ toujours une forte agitation dans les rues de Besiktas.

VENT DE REVOLTE (4/5) - - - - lundi 3 juin : le calme _ _ _ _ _ la tempête ?

Matinée : destruction des barricades devant Dolmabahce, générant de gros problèmes de circulation.

Dans la nuit de nombreuses barricades ont été montées sur les routes menant à Taksim.

La place Taksim reste occupée par la foule. Les barricades restent intactes.
Déclaration du PM Erdogan depuis l’aéroport avant de s’envoler pour le Maroc. Appel au calme.

Soirée : déverrouillage des grandes chaînes de tv nationales. Diffusion d’images des affrontements des derniers jours. Premiers débats organisés entre journalistes, écrivains, professeurs d’université.

Sélo, 22 ans, Istanbul - Turquie. (Photo : CS)

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