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18 juin 2013
redac

Vent de révolte... suite

Les suites du journal de Sélo (pseudonyme commun à deux étudiantes d’Istanbul, en Turquie).

Depuis samedi 1er juin 16h30, les forces de l’ordre se sont retirées de la place Taksim à Istanbul. Excepté un lancer de gaz par hélicoptère dimanche 2 au soir, la place « assiégée » a désormais tout d’une grande fête pacifique. A toute heure du jour comme de la nuit, des milliers de personnes vont et viennent, défilent, se rassemblent, bref habitent le parc. A Gezi, on peut manger et boire gratuitement, chanter, danser, lire, et même prier (espace de prière juin mis en place par les musulmans anticapitalistes vendredi à l’heure de l’appel des minarets)…tout ceci alors que de graves incidents secouaient encore la capitale samedi 8 juin.

Le centre culturel Atatürk, menacé de destruction depuis plusieurs années, est recouvert de banderoles, qui se multiplient de jour en jour…

A Gezi on rêve, ailleurs on gaze ; à quand la trêve ?

Bien malin celui qui saura dire quelle est la politique menée à l’échelle du pays par un gouvernement en place depuis 11 ans faisant face pour la première fois à un soulèvement spontané d’une telle ampleur. Pourquoi laisser Taksim rire, chanter et danser, et réserver à Ankara, Izmir, Eskisehir ou Hatay la violence ?

Un concert était prévu sur la place Taksim ce jeudi 6 juin. Si cet événement a été annulé en solidarité aux manifestants d’Ankara, il n’en reste pas moins étrangement joyeux de se rendre au parc : une simple promenade suffit à faire prendre conscience au passant qu’il traverse une micro-société pacifique, structurée, respectueuse, société -dénuée de policiers et pourtant- remarquablement organisée. Outre le soin apporté au ramassage des déchets (la place Taksim a rarement été aussi propre depuis que les seuls citoyens se préoccupent de la propreté des lieux), le parc compte des points de ravitaillement, une infirmerie, une bibliothèque, une aire de jeux où les enfants ont accroché des dessins, et surtout un nombre grandissant de campements.

Dans le Gezi park, une exposition de dessins d’enfants dont beaucoup représentent des arbres.

Au temps de l’émotion, des récits et énumérations des gouttes ayant fait déborder le vase, succède celui des pronostics. Que peuvent être le Taksim, la Turquie de demain ?

En attendant l’indispensable rencontre entre un gouvernement qui joue la sourde oreille et un large mouvement de protestation non-partisan, ne faut-il pas craindre que les riverains et/ou travailleurs s’impatientent de ne pouvoir accéder aisément à l’Istiklal en raison des multiples barricades faites d’autobus brûlés ? Prenons garde à l’euphorie d’une victoire qui n’en est pas encore une. L’ours est visiblement encore bien entouré…

Aujourd’hui encore l’étonnement règne, mais le mouvement est appelé à rester sur ses gardes ; le vent de mécontentement soufflé par l’AKP et ses partisans pourrait se révéler tout aussi sinon plus déterminant. Si la police décidait de ne pas retirer les barricades, ne serait-ce pas là une façon de laisser la voie libre à un contre-mouvement guidé par l’exaspération d’une partie de la population restée silencieuse, calme, « docile », qui ne vit les événements que par les problèmes du quotidien qu’ils provoquent (circulation, mais aussi chute de la Bourse, voire hostilité à l’égard des musulmans…) ?

« L’AKP c’est fini »

Taleplerimiz (nos revendications)

Si le traitement des événements par les médias turcs reste encore timide, des revendications ont été clairement exprimées. En quelques jours une plateforme a été mise en place (http://taksimdayanisma.org/?lang=en), des « réunions de coordination » sont organisées chaque matin, conduisant à une rencontre avec le Vice Premier Ministre Bülent Arinç mercredi 5 juin. Des tracts ont été également distribués et des affiches collées dans les rues par le collectif Kaldiraç dès mercredi (http://www.kaldiracdergi.com/), énonçant les doléances du mouvement : annulation de tout projet d’urbanisation menaçant le parc Gezi, annonce officielle de l’abandon du projet de construction d’une mosquée sur l’emplacement actuel du centre culturel Atatürk, condamnation des violences policières, libération, avec la garantie de la non poursuite judiciaire des personnes arrêtées le début des manifestations. Depuis de nouvelles revendications ont été ajoutées : demande d’excuse publique du Premier Ministre pour avoir moqué les manifestants de marginaux (« ayak takimi, anani al da git, marjinal, çapulcu ve ayyas »), baptême de la place Taksim « Taksim palce du 1er mai », réouverture du procès des attentats du 1er mai 1977 (34 morts ; ce qui avait donné suite à l’interdiction de manifester sur la place Taksim jusqu’en 2010) ; excuse publique des principales télévisions (NTV, CNN Türk, Habertürk) pour avoir tardé à couvrir les événements ; abandon du projet du 3e pont…

Il était primordial que le mouvement s’unisse sur une ligne non partisane. En effet, si les slogans ostensiblement kémalistes sont fréquemment repris en chœur, de nombreux sympathisants du mouvement se méfient de toute récupération par un parti (notamment du CHP) qui s’est montré bien incapable d’impulser de telles mobilisations en une décennie d’opposition. Bien que parfois radicalement opposés à une échelle strictement politique ou parlementaire, les éléments qui composent cette vague de protestation ont su se rassembler sur un lieu commun, devenu en quelques jours espace public autogéré, et se mettre d’accord pour réclamer d’une même voix un respect de la démocratie souhaitée pour la Turquie.

Virage… ou mirage ?

Revenu de son déplacement au Maghreb – perçu comme une nouvelle preuve de son mépris des événements -, le Premier Ministre Erdoğan reste ferme et certain de son appui par son électorat (50% des voix en 2011). Or, nul n’ignore que cet état de siège de la place Taksim n’est pas sans conséquence économique (commerces, tourisme), ni politique (image du pays). Le parc ne saurait être laissé aux mains de groupes autonomes aux méthodes inspirées des Indignés. Plus d’une semaine après le début des affrontements, nombreux sont ceux qui attendent que le gouvernement fasse un pas vers le mouvement. Le manque de concertation et l’incertitude globale quant à l’issue de cet état de siège pourrait faire craindre l’essoufflement de la contestation. Si la mobilisation reste forte (à en juger par la fréquentation continue du parc), les pronostics oscillent entre espoir d’une réelle négociation (démocratique, donc !), et réouverture des affrontements à Istanbul.

Le commerce florissant de la révolution !

En attendant, les marchands de rue sont ont une fois de plus montré leur grande réactivité à la pluie et au beau temps. A chaque coin de Taksim et du parc Gezi on trouve désormais aux côtés des vendeurs de pastèque et de köfte masques V pour Vendetta, lunettes de piscines, masques d’hôpital…
A la nuit tombée, place aux lanceurs de luminaires, qui sèment dans le ciel autant de points lumineux que ce mouvement n’éveille d’espoirs.

Sélo, 22ans, (pseudo commun à deux étudiantes d’Istanbul-Turquie)

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