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24 juin 2013
redac

Vent de révolte (3) : de brises en bourrasques

Troisième volet du journal de Sélo (pseudonyme commun à deux étudiantes d’Istanbul, en Turquie).

Lundi 10 juin au soir encore Istanbul comptait de petits points rougeoyants pour étoiles. 24h plus tard, c’est un nuage de fumée qui se confondait avec le ciel.
Mardi 11 juin à l’aube la police a repris Taksim. Toutes les télévisions étaient là, étonnement informées et prêtes à diffuser cette opération que beaucoup ont accusé de n’être qu’une grande mascarade médiatique. Jusqu’ici, c’est de la bouche d’Erdogan que le mot complot sortait le plus souvent : complot du CHP - parti d’opposition kémaliste incapable de créer un mouvement d’opposition sans s’appuyer sur des groupes illégaux - ; complot des pays occidentaux - effrayés par l’excellente santé économique de la Turquie - ; voire complot financier - groupe Koç (accusé à demi-mot d’avoir des origines juives) qui ouvre les portes de ses hôtels, banques et magasins quand les manifestants sont acculés par la police.
Lorsque des panzers sont entrés sur la place Taksim, et que se sont avancés face à eux une poignée de manifestants agitant ostensiblement un drapeau SDP (groupe d’extrême gauche), et pourtant équipés de masques ressemblant étrangement à ceux de la police, la rumeur d’une mise en scène n’a pas tardé à circuler. Les forces de l’ordre ont d’abord assuré ne pas entrer dans le parc, se contentant de nettoyer la place Taksim et la façade du centre culturel Atatürk des innombrables affiches. A la nuit tombée, la répression a pris un tout autre tour : tirs de grenades lacrymogènes et usages sans répit des canons à eau jusqu’au petit matin, avec une entrée de la police dans le Gezi Park à 23h puis vers 5h. CNN International a diffusé en direct pendant 6 heures les affrontements qui ont lieu place Taksim. De quoi servir la thèse du complot international !
Si le mouvement avait commencé justement en réaction à la violence policière, la semaine de la « drôle de paix » qui lui avait succédé pouvait presque faire oublier l’usage de la force par le pouvoir. Mais ce qui choque, révolte, et ainsi maintient de nombreux Turcs mobilisés, c’est moins ces affrontements spectaculaires – le dernier bilan du syndicat des médecins turcs annonce 4 morts et 7800 blessés -, que la manipulation des images faites par des media ou complaisants ou pratiquant l’autocensure, que les menaces prononcées à l’encontre de la justice (arrestation de 70 avocats au Palais de Justice) ou des équipes médicales et centres de secours (menacé de poursuite en cas d’aide apportée aux manifestants blessés).
"La Turquie est une démocratie de première classe", déclarait ainsi, le 13 juin, le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu en réponse aux mises en cause des députés européens dénonçant le "recours excessif à la force".
L’annonce d’une nouvelle loi limitant l’usage des réseaux sociaux (coupables de faire circuler des « informations mensongères » et ainsi de « provoquer le peuple à la rébellion ») par le ministre de l’Intérieur Muammer Güler vient renforcer l’image d’un pays à la liberté d’expression bien malade. N’est-elle pourtant pas des droits sine qua none à toute démocratie ?
Aussi, l’annonce d’un référendum ne doit pas être entendue comme une amorce de négociation, mais bien comme une énième manipulation aux allures démocratiques à l’aune des entrevues (jeudi 13 et vendredi 14 juin) avec les représentants de la contestation... En effet, la reconstruction du parc ayant déjà fait l’objet d’une décision de justice, quelle légitimité accordée à cette soudaine consultation… sur un sujet bien anecdotique en regard des revendications embrassées par le mouvement. L’annonce de ce référendum n’est pas apparue autrement que comme une mauvaise blague : l’hypocrisie des réponses du gouvernement serait donc sans limite ?
Certains propos de M. Erdogan pourraient prochainement devenir des morceaux d’anthologies dignes des perles du bac. Jeudi 18 juin le quotidien HaberTürk reprenait ses récentes déclarations en hommage à la police, réfutant un usage de la force disproportionnée : « Nos forces de l’ordre ont lutté avec succès contre les actes de violence, en faisant preuve de patience et dans le respect des normes démocratiques et du droit. Elles ont passé avec succès cette épreuve démocratique. » Et dans le quotidien Sabah de clamer que « Jamais nous n’autoriserons un clivage [de la société] ». Face à de telles pitreries, comment reprocher aux jeunes générations de se déclarer « apolitique » ?
Le regain de violence qu’a connu Taksim les 15-16 juin, avec près de 600 personnes - dont des familles avec enfants arrêtées - dans la seule journée de dimanche selon les barreaux d’Ankara et Istanbul, révèle la franche volonté de casser le mouvement, aussi spontané et hétérogène soit-il. Cette reprise de la répression policière le samedi 15 juin après un discours fleuve d’Erdogan à Ankara a suscité chez certains une crainte. En effet, le lendemain le « grand Sultan » s’apprêtait à faire son premier meeting à Istanbul depuis le début des événements. Etait-ce une façon pour lui de déclarer le début des hostilités entre manifestants et militants de l’AKP ? Beaucoup l’ont redouté, mais encore une fois les « çapulcu » ont démontré leur force pacifique en inventant de nouvelles formes de contestations. Le « duranadam » (l’homme à l’arrêt) est ainsi devenu un symbole fort. En décidant de rester debout, immobile et silencieux pendant plusieurs heures sur la place Taksim, il a démontré que manifester n’était pas simplement une question de volume sonore et de couleur mais pouvait trouver une force dans la sobriété la plus totale. Cet homme arrêté a suspendu le temps et créé de nombreux émules en Turquie. Si la place Taksim est le rassemblement le plus peuplé de statues protestataires, beaucoup d’autres espaces publics sont investis et montrent aux simples passants que la résistance s’enrichit de diverses formes toujours réinventées.
Cette appropriation de l’espace public est une victoire pour le mouvement. Depuis lundi 17 juin, des rassemblements sont organisés dans une quarantaine de parcs d’Istanbul à la sociologie bien différente (Besiktas, Fatih, Maçka, Cihangir…). Des forums sont organisés pendant lesquels le calme règne grâce à un système gestuel inventif. On exprime accord, désaccord ou demande de répétition avec ses mains et ses bras pour éviter de déranger le voisinage. Ce pacifisme dérange apparemment beaucoup certaines autorités qui ne se lassent pas d’essayer de faire passer les joueurs de casseroles, lecteurs immobiles et hommes à l’arrêt pour de dangereux opposants/extrêmistes. La peur de L’AKP face à ce mouvement s’est encore une fois exprimée dans le parc de Yeniköy jeudi 20 juin où des participants au forum se sont fait agresser par des hommes envoyés par le Muhtar (élu local) du quartier. Au regard de ces événements, on ne cesse de penser que les autorités cherchent à pousser les contestataires à la violence… Toujours sans succès.
Combien de temps encore M. le Pacha jouera-t-il avec le feu ? Combien de temps encore va-t-il participer à l’instauration d’un climat de terreur ? Combien de temps encore la police va-t-elle procéder à des arrestations arbitraires ? Combien de temps encore les gardés à vue seront-ils empêchés de regagner leur domicile alors qu’aucune charge n’est retenue contre eux ? La détermination pacifique du mouvement est exemplaire et le civisme des manifestants sans égal. La contestation dure maintenant depuis 5 semaines sans relâche.
Aujourd’hui lundi 24 juin la place Taksim est traversée par des Stambouliotes se rendant au travail, par des touristes, et encore par de très nombreuses forces de police. Le portrait d’Atatürk flotte sur son centre culturel. Et si l’on tend l’oreille, on entend presque le vent siffler « Partout Taksim, partout la résistance ! » ; « Nous allons résister jusqu’à la victoire ! »…

Sélo

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