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25 juin 2013
redac

Chroniques d’Israël

Par Thomas Vescovi

Chroniques d’Israël : Renen, du kibboutz aux Anarchistes

Moins de deux mois après mon dernier séjour en Israël/Palestine, me revoilà dans l’avion. Cette fois, j’ai pour objectif de ne rester qu’en Israël. J’ai besoin d’approfondir ma connaissance de cette société. Envie de rencontrer des israéliens qui luttent, qui mènent un combat identique au mien. Marre d’entendre les démagos répéter « n’oubliez pas que beaucoup d’israéliens se battent pour la paix ». Mes trois précédents voyages m’ont bien démontré le contraire.
L’idée est aussi de rencontrer des israéliens « lambda », ceux qui n’ont finalement pas d’avis tranché sur le conflit, hormis qu’il dure depuis trop longtemps. Ceux qui ne sont pas militants. Ceux qui vivent concentrés sur leur quotidien, sans s’intéresser à l’Autre. Pourquoi ? Parce que c’est la masse de la société, et qu’il faut bien se forcer à la comprendre pour être constructif. Pour atteindre mes objectifs, une seule méthode : se laisser porter, au fil des rencontres, et ne jamais refuser une invitation. Cette ligne de conduite m’a fait rencontrer toutes sortes d’israéliens. Parfois sympathiques, parfois méfiants. Parfois ouverts d’esprits, parfois racistes. J’ai surtout compris une chose : il n’y a pas UN israélien type. Il n’y a pas non plus le "bon israélien" vs. le "mauvais israélien". Cette société est extrêmement complexe. Il me faudrait des semaines pour tout vous raconter, donc voici trois portraits, ceux qui m’ont le plus apporté, et surtout ceux avec qui j’ai gardé un bon contact (pour l’autorisation de publications).
Pour ma première nuit dans la capitale économique israélienne, je suis logé chez Ronnie, l’ami d’un ami, un prof de maths, militant, d’une trentaine d’années. Il rentre tard. Je suis seul dans son appartement. On sonne. Le jeune qui passe le pas de la porte se présente brièvement, passe dans la cuisine faire du thé, et s’installe sur le canapé. « Je m’appelle Renen, je suis un ami militant de Ronnie. »
Il a 24 ans, et travaille comme barman dans un café à Tel-Aviv. Il est membre d’Anarchist Against the Wall (Les Anarchistes contre le Mur), et participe à la campagne de Boycott, Désinvestissement, Sanctions. « Comment peut-on boycotter Israël en vivant en Israël ? »... « La campagne se nomme Boycott de l’Intérieur (Boycott from within), où depuis Israël nous appelons les artistes à ne pas se produire ici, nous dénonçons les entreprises qui financent la colonisation, et nous appelons l’Union Européenne à cesser son accord d’union qui accorde des privilèges économiques aux entreprises israéliennes. » Avec les Anarchistes, il participe tous les vendredis aux manifestations qui ont lieu en Cisjordanie (l’un des deux territoires devant composer le futur État de Palestine, le second étant la Bande de Gaza) contre la colonisation, le Mur, et l’occupation militaire. Pour être efficace, ils se divisent en plusieurs groupes et se concentrent sur les villages où la répression est féroce. « J’alterne, un vendredi sur deux je vais à Nabi Saleh, et l’autre vendredi à Kafr Qadum. » D’après lui, le réseau anarchiste en Israël est composé d’environ deux cents personnes.

Renen, jeune anarchiste israélien, arrêté par des soldats israéliens lors d’une action contre la colonisation en Cisjordanie.

Renen est activiste à plein temps depuis 4 ans. « J’ai toujours été un défenseur des droits de l’Homme. Avant je vivais à Dorot, un kibboutz au Sud d’Israël, tout près de la frontière avec Gaza. Le kibboutz était entouré de cactus, et il y avait des ruines aussi. Des ruines de l’ancien village palestinien qui était là, avant qu’Israël ne soit créé et qu’on expulse les palestiniens. On ne parlait jamais de ça, des palestiniens qui étaient là. Lorsque j’ai découvert pour la première fois ces ruines, on ne m’a pas répondu. J’ai donc cherché par mes propres moyens, et j’ai compris que nous occupions un pays, que l’endroit où je vis se situe sur des terres volées ! Ce fut un choc... Alors, à 14 ans et demi, quand j’ai reçu les papiers pour m’enregistrer pour le service militaire, que je devais effectuer à 17 ans et demi, j’ai refusé. Tu sais, c’était très dur. En maternelle, on nous faisait écrire des lettres aux soldats stationnés en territoires palestiniens, pour leur donner du courage. Dès mon entrée au collège, des officiers venaient dans l’école faire des discours glorifiant Israël, l’armée, et diabolisant l’ennemi : l’Arabe. Mais j’ai refusé. J’ai refusé en solidarité avec les palestiniens. J’entendais parler des souffrances de ce peuple, et on m’expliquait qu’il fallait défendre nos frontières, mais moi je ne voyais que de la violence. Mon kibboutz était situé juste à côté de Gaza, et je voyais la souffrance des gazaouis, je voyais les ruines de ce village palestinien... Je me suis dit qu’il fallait arrêter de faire couler le sang et être plus responsable de ma vie, et de celle des autres. »
Il a rejoint les anarchistes parce que leurs méthodes représentaient ce qu’il cherchait, « faire plus que juste parler avec des gens dans la rue, en distribuant des tracts, et agir, me confronter directement avec ce que je combats. Une partie de mon identité est arabe. La plupart de ma famille est originaire d’Égypte, je suis Mizrahim, c’est à dire Juif Arabe. Cette partie de mon identité fait qu’on m’a souvent pris pour un musulman ou un chrétien. Je ne connais rien de l’histoire de ma famille, ni de leur départ, ni de leur arrivée, comme s’il ne s’était rien passé. » La particularité de Renen, c’est qu’il revendique son identité arabe, et juive. La plupart des Mizrahims israéliens, notamment situés à droite de l’échiquier politique, considèrent leur identité comme juive, uniquement.
Son engagement lui a coûté cher, en premier lieu sa famille. « Ma mère et mon père sont nés sionistes, patriotiques, ils pensent que ce pays doit être réservé aux Juifs ! Et surtout que les Arabes sont des démons et qu’ils méritent la mort. Quand ils ont appris pour ma première arrestation (suite à sa participation à une manifestation en Cisjordanie), ils m’ont dit que j’étais une honte pour eux, et qu’ils ne voulaient plus que je fasse partie de la famille. Ils me jugent trop extrême. L’un des derniers contacts que j’ai eu avec ma mère, c’était pour me dire qu’elle préférait avoir un fils mort plutôt qu’un fils qui agit contre Israël. » Renen boycotte les élections qui vont avoir lieu. Selon lui, il n’y a pas de démocratie dans cette région. « Les Palestiniens de Jérusalem-Est n’ont pas le droit de vote, ils sont juste considérés comme des résidents, et non des citoyens. Et surtout, je ne vote pas parce qu’aucun parti ne représente ma vision des choses, aucun parti ne tente de briser les crimes du sionisme, l’Apartheid et l’occupation militaire. » Au final, te sens-tu israélien ? « Je ne sais pas ce que cela veut dire que de se « sentir israélien ». Je ne célèbre pas les fêtes juives, et je ne me vois pas faire toute ma vie ici... Du coup, je répondrais non. »
Il se connecte sur Facebook pour me montrer quelques photographies. Je me disais bien que sa tête ne m’était pas inconnue. En novembre 2012, je participais à la Semaine de la Jeunesse Palestinienne, organisée par l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), où près de cent cinquante jeunes du monde entier s’étaient donnés rendez-vous à Ramallah. Au programme, des visites, des rencontres, et surtout des actions. Le 15 novembre, journée nationale de la Palestine, nous avons mené différentes actions, sous la houlette de la Coordination des Comités Populaires de Résistance, type blocage de routes réservées aux colons israéliens, passage de check points sans arrêt et à pied, rassemblement dans la vieille ville d’Hébron... L’idée était de réaffirmer la souveraineté des palestiniens sur leur terre. Nous étions tous répartis en groupe de dix, et chaque groupe avait un ou deux coordinateurs. Ces coordinateurs étaient surnommés les « arrêtables ». En bref, il ne fallait pas qu’un seul des cent cinquante jeunes se fasse arrêter, vu les actions menées, nous pouvions risquer quelques temps d’emprisonnement, et surtout, ce que les palestiniens redoutent, une interdiction de territoire.
Les actions étaient rapides, juste le temps de semer la pagaille, bloquer le trafic, rappeler aux colons israéliens qu’ils occupent la terre d’un peuple, et tout le monde se dispersait dans des minibus, se retrouvant peu après pour continuer sur une nouvelle action. A deux reprises, l’armée est intervenue avant que l’on ait eu le temps de tous se disperser. Des soldats israéliens ont immobilisé des manifestants, les coordinateurs n’ont pas hésité à se jeter au milieu, poussant les jeunes arrêtés hors de la mêlée. Renen, comme beaucoup d’anarchistes israéliens, faisait partie de ces « arrêtables ». « C’est notre combat, ce n’est pas le votre. Nous sommes fiers et rassurés quand des internationaux participent avec nous aux actions, surtout quand celles-ci sont dangereuses, mais si des gens doivent être arrêtés, ce n’est pas vous, c’est nous. Si demain Israël parvient à mettre des interdictions de territoire à des centaines d’entre vous, notre lutte sera touchée. Vous devez nous soutenir, mais c’est des israéliens et des palestiniens en première ligne. »
Son combat pour l’égalité et la justice, Renen le mène jusque dans les détails. Il sort de son sac une petite pochette verte, tamponnée par l’Autorité Palestinienne. Le genre de pochette que les palestiniens ont pour y protéger leurs papiers d’identités. Lui y a glissé sa carte d’identité israélienne. « Ça me fait tellement rire. Vu que je ressemble à un arabe, je me fais souvent contrôler dans la rue. Alors je sors ma pochette verte, et tout de suite le policier panique : « Avez-vous une autorisation d’être ici ? Montrez-la moi ! », puis j’ouvre et lorsqu’il voit que je suis israélien, reste bouche bée. »

Chroniques d’Israël : Itamar, guitariste de Flamenco et combattant pour la paix

Au hasard des rencontres, je sympathise avec Ala, une jeune journaliste polonaise basée à Jérusalem, de passage à Tel-Aviv. Un soir, elle me propose de l’accompagner à une soirée, où on y fête quelque chose (je n’ai jamais su quoi). Il y a du monde, ça boit, ça fume, et ça parle en hébreu. Je me fais une petite place et observe le déroulement de la soirée. Situation paradoxale, les différentes fois où je me suis retrouvé dans ces types de soirées en Israël, je reste assez méfiant. Si une partie de mon esprit me pousse à aborder chaque personne, l’autre me prévient que je ne sais pas sur qui je peux tomber, que la discussion peut vite devenir politique, s’envenimer... C’est ridicule.
Ala me présente un dénommé Itamar. Présentation faite, il s’installe, et me questionne sur ma présence en Israël. Comme d’habitude, la partie préventive de mon esprit prend le dessus, et je reste assez vague. Et toi ? « Je suis musicien dans un groupe de Flamenco, et à côté je suis guide touristique à Jérusalem. » Au départ je pense qu’il blague, alors je me laisse aller à quelques plaisanteries... Il était sérieux. Je lui parle des visites que je voudrais faire, notamment Yad Vashem, le mémorial de la Shoah situé sur une colline de Jérusalem. « J’ai travaillé à Yad Vashem, mais je me suis fait virer. J’y ai travaillé pendant 3 ans et demi. Tu sais, Yad Vashem est un beau musée, avec beaucoup d’informations, mais la perspective du musée est très sioniste. Sur la colline du mémorial, avant, il y avait un village palestinien nommé Deir Yassin. En avril 1948, durant la guerre pour la création d’Israël, 120 combattants juifs entrent dans le village et tuent tout le monde, hommes, femmes et enfants. Des centaines de morts. Et Israël a fait bâtir sur les ruines de ce village, le mémorial de la Shoah. »
Yad Vashem est un musée fascinant. La visite dure entre 3h30 et 4h, et on y apprend beaucoup de choses sur le nazisme, les origines de l’antisémitisme, les ghettos juifs, les camps de concentration... Beaucoup de documents, des reconstitutions, des images et des films. L’avant-dernière pièce est à la gloire d’Israël, où l’on voit David Ben Gourion déclarer l’indépendance de l’État. J’invite les lecteurs à se renseigner sur l’attitude des dirigeants sionistes face à la Shoah. Le cheminement logique des juifs, après l’Holocauste, serait donc Israël. Pas un mot sur ceux qui ont préféré partir vivre aux États-Unis ou ailleurs. En sortant, on débouche sur un balcon avec une vue magnifique sur une plaine totalement vide. Voilà donc le final, la Shoah a mené les juifs rescapés sur cette terre, une terre vide et accueillante. L’Arabe est absent, ou au mieux montré comment ayant collaboré avec le nazisme.
« Entrer à Yad Vashem était bon pour moi, pour ma culture, et mes fins de mois... Je voulais expliquer aux gens le message politique de la Shoah, l’aspect humaniste. En fait, ce mémorial a deux idées motrices. La première, très manichéenne, remplie d’humanisme : le racisme c’est mal, la démocratie c’est bien. La seconde, conscientiser les gens sur ce qui s’est passé afin d’être sûr que cela n’arrivera plus jamais aux juifs, et surtout que pour cela, il faut un État Juif. C’est ce que j’appelle la perspective sioniste de Yad Vashem. A la fin de la visite, quand je sentais que le courant passait bien avec mon groupe, j’improvisais une discussion et tentais d’expliquer que l’histoire ne s’arrête pas là. Que ceux qui furent victimes de la Shoah, aujourd’hui, oppressent un peuple. Que les juifs israéliens furent coupables de la tragédie d’un peuple qui n’avait rien demandé, et qui n’avait pas participé à notre tragédie. Je voulais faire comprendre à ces gens qu’il ne fallait pas s’arrêter à cette page de l’histoire, parce que la politique israélienne est injustifiable, que l’humiliation permanente dont sont victimes les palestiniens, les massacres qu’il y a eu, ne peuvent pas être excusés par la Shoah, au contraire. »
Ça me paraît déjà fou qu’il ait pu tenir 3 ans et demi... « Pour appuyer mon discours, je parlais de mon expérience de soldat. Lors de l’opération Plomb Durci, à Gaza (Décembre 2008 à Janvier 2009), j’ai pris en charge un groupe d’étudiants, des religieux orthodoxes. Je n’ai pas hésité, et j’ai lancé le débat. Le ton est vite monté. Leur enseignant a écrit à la direction, et je me suis fait virer. La presse en avait beaucoup parlé... »
Le discours d’Itamar est calme et réfléchi, l’impression qu’il pèse chacun de ses mots. Détendu, je l’interroge sur ce que certains nomment la martyrologie de l’État d’Israël, c’est à dire la volonté permanente de cet État, de se placer en tant que victime pour pouvoir justifier tous ses abus. « Attention ! Oui, nous avons une histoire particulière où nous avons souvent été victimes. Il faut respecter les histoires et les souffrances de chacun, mais ne pas commencer à les comparer les unes aux autres. La droite veut toujours montrer que nous sommes victimes, victimes des européens, victimes des arabes, et maintenant victimes de l’Iran... Les gens doivent comprendre que l’État d’Israël utilise la Shoah comme caution pour oppresser un peuple, les Palestiniens. Ce que tu dis, c’est à dire l’instrumentalisation de notre histoire à des fins politiques, je le reconnais, mais il ne faut pas du coup tomber dans une négation, voire traiter notre histoire au second degré. » Selon lui, le sionisme a nationalisé la souffrance de l’Holocauste. « Quand je me suis fait virer, ils m’ont dit qu’on ne pouvait pas mixer politique et Holocauste, que la politique n’avait pas sa place à Yad Vashem. Tu as déjà remarqué, tous les sujets qui dérangent, on tente de les dépolitiser. »
Itamar était déjà activiste avant de devenir guide. Il est membre de Breaking the Silence (Briser le silence), une association israélienne composée d’anciens soldats qui, traumatisés par leur service militaire, ont décidé de témoigner de ce qu’ils ont vu, de ce qu’ils ont dû faire endurer aux palestiniens. « Mon frère s’appelle Yonatan, peut-être que tu as entendu parler de lui. Il était pilote de chasse dans l’armée israélienne jusqu’en 2008 où il a refusé d’obéir aux ordres et d’aller bombarder la Bande de Gaza. » En 2010, Itamar a embarqué depuis Chypre sur un petit bateau, avec dix autres activistes juifs, israéliens et européens, direction la Bande de Gaza. L’idée était de briser le blocus imposé à Israël sur Gaza, et protester contre cette punition collective infligée à 1,5 millions de palestiniens. Ils furent arrêtés dans les eaux internationales par la marine israélienne.
Il est aussi membre d’Israel refusing army, une association qui appelle les jeunes à refuser le service militaire. Il est aussi actif à Combatants for peace, une association israélo-palestinienne, créée en 2005, qui appelle à un combat non-violent contre la colonisation et l’occupation militaire illégale par Israël des territoires palestiniens. L’association regroupe d’anciens membres de la résistance armée palestinienne et d’anciens soldats israéliens. Par ce biais, ils organisent des conférences communes dans des universités, des écoles... Ils participent à des actions en Cisjordanie, comme les camps d’été pour enfants dans des villages palestiniens.

Chroniques d’Israël : Alon-Lee, « c’est à nous de faire revivre la gauche israélienne ! »

A l’heure où j’écris ces lignes, je connais le résultat des élections législatives israéliennes. Je me souviens, en me baladant au hasard des rues de Tel-Aviv (la meilleure manière de découvrir vraiment une métropole), avoir eu deux remarques. La première, c’est que Tel-Aviv est une ville assez sympa, très jeune, très active, peu importe l’heure de la nuit, c’est animée. Et comme toutes les grandes agglomérations, Tel-Aviv a ses quartiers riches, et ses quartiers pauvres. Dans le Nord de la ville, on trouve l’Université, d’immenses parcs, et de jolis quartiers huppés. Dans le Sud, c’est un autre visage. A l’Ouest, Jaffa est le cœur de la vieille ville arabe, à l’Est, des quartiers assez délabrés peuplés très majoritairement de Falashas, les juifs d’Éthiopie.
Ma deuxième remarque, c’est l’importante campagne que mène Benyamin Netanyahu, le premier ministre sortant. La ville est couverte d’immenses affiches publicitaires à l’effigie de son parti. L’extrême droite (pas celle de Netanyahu, l’autre), est aussi assez présente. Le portrait d’Ovadia Yossef, ce charmant rabbin séfarade (terme désignant les juifs issus de la péninsule ibérique qui, après l’expulsion de 1492, s’exilèrent au Maghreb, dans les Balkans, en Grèce et en Turquie), chef spirituel du parti religieux Shass, est présent sur de nombreux autobus. Il compare les palestiniens à des serpents, et juge que les non-juifs ne sont « nés que pour servir » les juifs. En 2001, il a appelé à l’annihilation des Arabes, puis récemment, à l’anéantissement de l’Iran. Les autres partis de gauche ? Quasi invisible ! Du coup, j’envoie un mail aux jeunes d’Hadash pour savoir où ils se trouvent ! Hadash est une coalition juive-arabe de gauche se revendiquant antisioniste, regroupant notamment le Parti Communiste Israélien.
Le lendemain, j’arrive en début d’après-midi à l’angle des rues Ben Tsiyon et King George, et aperçois un groupe de jeunes, affublés de t-shirts rouges, distribuant des tracts. C’est le cœur de Tel-Aviv, des avenues aux trottoirs larges et truffés de bars branchés. J’ai rendez-vous avec Alon-Lee Green, 25 ans et leader des jeunes d’Hadash. Il fut l’un des meneurs du mouvement des Indignés Israéliens qui a réuni jusqu’à 500 000 personnes dans les rues. Il m’emmène dans un petit troquet, au calme.
Bien qu’il me dise être épuisé par la campagne, il semble en pleine forme, débitant des phrases à rallonges après chacune de mes questions... Bon, parlons de choses qui fâchent, le mouvement des Indignés, c’est un feu de paille ? « Les racines du mouvement sont à gauche, c’est indéniable. Le mouvement a grandement influencé les partis de gauche, les travaillistes par exemple (centre-gauche, parti social-démocrate, membre de l’International Socialiste) ont changé leur programme dans le domaine des privatisations, et de la protection sociale. » C’est donc pour ça que la question palestinienne fut très peu évoquée dans la campagne, vu que les indignés ont ignoré cette question. « A chacune de nos réunions pour organiser le mouvement, c’est comme s’il y avait un éléphant dans la pièce que nous refusions de voir, cet éléphant, c’est l’occupation militaire et la colonisation. Le sujet n’était pas abordé justement pour ne pas diviser le mouvement et rester concentrés sur la question sociale ». Mais vous n’aurez pas de justice sociale sans la fin de l’occupation de la Palestine. « Bien entendu ! Et c’est ce que nous disions avec Hadash. En tant que citoyen israélien, j’ai intérêt à ce que l’occupation cesse. Tu sais, récemment, nous avons eu l’adhésion de gens vivant à Ariel (une colonie israélienne en Palestine), il y vivent parce qu’ils n’ont pas les moyens financiers de vivre à Tel-Aviv où le coût de la vie est deux à trois fois plus cher. La protection sociale est aussi bien plus avantageuse à Ariel qu’ici. Les colonies sont une arme de l’État pour empêcher toutes perspectives d’État palestinien. Cela crée aussi un énorme réservoir de voix. 500 000 personnes vivent dans ces colonies, et ont le droit de vote, alors quand Hadash dit « démantèlement immédiat de toutes les colonies », on part avec un handicap. En 2009, la droite et l’extrême droite sont sorties vainqueurs dans toutes les colonies ! Les travaillistes se taisent sur les colonies... Et le budget alloué à ces colonies. »

Un groupe d’anarchistes israéliens dans le village d’Al Masara, en Cisjordanie.

Les élections sont fondamentales pour lui, et il me l’a bien fait comprendre. « Est-ce important de voter ? Boycotter les élections ? Tu es sérieux Thomas ? Ta question est sérieuse ou c’est une blague ? On sait d’avance que la moitié du parlement sera de droite. Ici, quand on parle de droite, cela équivaut à l’extrême droite chez vous. La moitié des lois qui sont passées sous Netanyahu, et la plupart de celles que propose son parti, le Likoud, sont semi-fascistes, en tout cas fascisantes. Par exemple, la volonté d’enquêter sur tous les membres du Parlement considérés comme antisionistes. Même si tu décides de boycotter les élections, cela ne signifie pas que le Parlement va te boycotter. Les décisions qu’il prendra te seront appliquées. Lorsque la droite demande à la Knesset (Parlement israélien) des commissions d’enquête sur certains citoyens considérés comme « ennemis d’Israël », n’est ce pas important que les députés d’Hadash, ou de partis arabes, puissent avoir un œil sur ces agissements et dénoncer les abus ? A deux reprises, nous sommes parvenus à bloquer ces investigations contre des militants israéliens radicaux, des militants qui aujourd’hui appellent à boycotter les élections ! Il y a ici une réalité particulière, mais nous devons faire avec. »
Je tente de reformuler ma question, expliquant que vu la tournure que prend la société israélienne, voter serait légitimer un futur parlement raciste, et là encore, la réponse est claire. « Hadash est antisioniste. A l’heure actuelle, la majorité des israéliens sont sionistes, même si une bonne partie ne sait pas à quoi cela fait référence. C’est mon devoir d’internationaliste, de militant, de ne jamais ménager mes efforts pour convaincre davantage de personnes, pour changer cette société. Si je passe mon temps à crier sur tous les toits : « cette société est fasciste, je ne vote pas ! » Là, je peux être sûr de ne jamais convaincre personne et de rester cantonner à un petit cercle. C’est une erreur... ils vont tellement loin dans leurs revendications, leurs positions, que la masse de la rue ne peut plus les voir, ni les entendre. » Du coup, à quand la justice pour le peuple palestinien ? Si l’on doit attendre qu’Hadash arrive au pouvoir en Israël, ça risque d’être long... « Je suis convaincu que la société israélienne va rendre justice aux Palestiniens. Je ne suis pas très favorable à toutes les campagnes qui touchent à délégitimer Israël, comme BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions). L’objectif est de convaincre les israéliens qu’ils n’ont aucun intérêt à maintenir l’occupation militaire, la colonisation, à accepter des législations discriminantes pour les Arabes. Vous vous trompez si vous pensez que la solution viendra en obligeant Israël à faire quoi que ce soit... Si demain, Obama et l’Union Européenne frappent du poing sur la table, tu sais ce qu’il va se passer ? Cette société va devenir de plus en plus extrémiste, et les dirigeants de la droite vont jouer sur ça pour serrer les rangs : « regardez, ils sont tous contre nous, restons unis, entre juif ! ». Je soutiens le boycott des produits des colonies, sans ambiguïté, la démarche est tout autre. »
Selon lui, il ne faut rien attendre de ces élections, les prochaines étant nettement plus importantes. Les prochaines, non pas dans quatre ans, mais d’ici moins de deux ans. « Pour relever ces défis, il faudra un gouvernement fort et unis. Netanyahu ne tiendra pas. Si je n’attends rien, c’est aussi parce que la gauche est encore trop divisé ! Hadash combat cette idée où il y aurait un parti pour chaque communauté. Aucun changement politique n’est possible si les arabes votent pour les partis arabes et les juifs pour des partis dits juifs. Il y a d’un côté la gauche arabe, d’un autre la gauche juive, et Hadash au milieu. La gauche israélienne est aujourd’hui très petite, mais c’est notre défi que de la faire revivre. »
Alon-Lee a foi en son combat. La discussion est sympathique, jusqu’ici tout va bien... Et les réfugiés palestiniens ? « La question des réfugiés doit être négociée. La solution ne peut pas venir d’un droit au retour massif, parce que cela n’est pas réalisable, économiquement, démographiquement, et rationnellement. Aucun israélien ne quittera sa maison pour la donner à des palestiniens. La solution pour ces réfugiés n’est pas dans la confiscation de nouvelles demeures, mais dans des dédommagements financiers... Il faut être rationnel, un enfant qui naît aujourd’hui dans un camp de réfugiés n’a aucun lien avec le village d’où ses grands-parents furent expulsés. » Tu te trompes ! L’enfant palestinien qui naît et qui grandit dans un camp de réfugiés au Liban, en Syrie, ou en Cisjordanie, comprend dès son plus jeune âge ce que sa famille a perdu, la raison pour laquelle il vit là... « Mes grands-parents ont quitté l’Allemagne pour venir ici, et je ne pense pas avoir le droit de réclamer mon retour dans la maison, ou sur les terres de mes grands-parents, non ? » Mais ça n’a rien à voir ! L’Allemagne a versé près de 25 milliards d’euros à Israël en dédommagement de l’Holocauste. Les sionistes sont venus ici pour créer un État Juif, causant l’expulsion de centaines de milliers de palestiniens, ils n’ont pas eu le choix... « C’est tout comme pour mes grands-parents. Écoute, je suis né en Israël, je suis juif, et je suis membre du peuple juif d’Israël, c’est un fait. Il nous faut des politiques qui regardent vers le futur... »
As-tu déjà mis les pieds dans un camp de réfugiés ? « Ce que veut un jeune dans un camp de réfugiés c’est avoir une vie meilleure, dans la dignité, et que cela soit là où est basé son camp, au Liban, en Jordanie, ou en Israël. Et l’État israélien doit être impliqué dans cette amélioration. » Dans le camp de réfugiés d’Aïda, près de Bethléem, il y a d’immenses fresques représentant tous les villages d’où sont originaires les habitants du camp. Voilà le lien, il est naturel, cela fait partie de l’histoire de l’enfant, de son identité. Dès son plus jeune âge, l’enfant apprend une chose : la résolution 194 de l’ONU, qui accorde le Droit au retour des réfugiés palestiniens, n’a jamais été appliquée à sa famille. Sa situation déplorable vient, notamment, du fait qu’Israël ne respecte pas le droit... « C’est vrai, tu as raison sur ça. C’est un point que nous devons prendre en considération, on ne peut pas le nier, c’est un sujet très compliqué, sûrement le plus sensible du conflit. Mais je pense que la solution ne peut pas être la même pour tous les réfugiés, il y aura des différenciations suivant les situations. »
Alon-Lee n’a qu’un seul mot à la bouche : pragmatisme. Alors quand j’aborde la question d’un seul État pour israéliens et palestiniens, qui fut prôné par le Parti Communiste israélien et les mouvements marxistes palestiniens, il ne me loupe pas... « C’est tellement beau ! … Sur le papier. La majorité des israéliens n’en veulent pas. A peine 5% des palestiniens y sont favorables. Si demain on crée cet État binational, les uns revendiqueront de garder des privilèges parce qu’ils sont juifs, ou une protection de la majorité juive, et les autres demanderont qu’on leur rende leurs terres. Et il y aura un éclatement ! Regarde le rapport de force actuel, ainsi que le poids économique d’Israël par rapport à la Palestine, je peux t’assurer que des palestiniens deviendront esclaves. Il faut d’abord qu’on reconnaisse le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, étape fondamentale, et donc la création d’un État palestinien. Ensuite, dans le futur, peut-être, on reposera cette question d’un seul État. Avant de parler d’un seul État, commençons par mettre fin à l’occupation militaire et à la colonisation. »

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