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8 octobre 2013
ArnaudB

Page de soutien au bijoutier de Nice : légitime offense ?

On peut, en consultant la page de soutien au bijoutier de Nice, opter pour l’effarement. Effarement devant les chiffres, déjà. 1,6 millions de likes en quelques jours, du jamais vu. Effarement devant la teneur des commentaires, témoignant d’une violence rarement égalée sur le réseau social de Mark Zuckerberg. On peut aussi, si l’on veut bien y réfléchir à deux fois, se poser la question du sens. Car enfin, les ravages du mimétisme mis à part, il faut bien que cet engouement massif traduise quelque chose sur le pays dans lequel on vit.

Un instant, on a cru que les "likes" étaient faux, achetés (le cours du like est d’environ 10 000 euros pour 1 millions de pouces levés). Et puis non, en fait. De récentes statistiques mettant en évidence la provenance de ces soutiens indiquent qu’ils émanent pour la plupart de France, contrairement à ce que signalaient les données géographiques de Socialbakers, outil d’analyse victime d’un bug momentané. Ce sont donc bien des centaines de milliers d’internautes, pour la plupart Français, qui ont apporté leur soutien au "bijoutier de Nice", monsieur Turk qui, quand il ne tire pas dans le dos des gens, est un type plutôt marrant, puisque sa bijouterie s’appelle "la Turquoise".

Ce sont bien des gens en chair et en os, aussi, qui se répandent en commentaires nauséabonds sur cette page Facebook. Où il est question de se faire justice soi-même, de prôner l’auto-défense plutôt que la légitime défense, de rétablir la peine de mort, de régler ses comptes avec Christine Taubira, Garde des Sceaux, dont la démission est réclamée avec véhémence. Le fait divers est devenu fait de société. Un glissement que personne n’avait vu venir, des tombereaux de médiocrité véloce qui surprennent et interrogent.

Vue du dessus, la page de soutien au bijoutier de Nice ressemble à s’y méprendre à une boîte de Pandore de laquelle bave, remonté tout à trac des profondeurs, un flot ininterrompu de doléances. On s’en prend volontiers au système judiciaire de notre pays, qui laisse les voleurs de scooters multirécidivistes en liberté, mais pas que. On égratigne aussi le gouvernement, les médias, l’Education nationale, les chômeurs.

Chacun y va de sa petite indignation civique, et récolte plusieurs centaines de likes. Il est intéressant de remarquer que la page de soutien se revendique "communauté". Une communauté fondée sur une adhésion négative. On like parce qu’on n’aime par le sort promis au bijoutier, on n’aime pas qu’il ait été flanqué d’un bracelet électronique, on n’aime pas qu’une autre justice vienne se substituer à celle qu’il s’est rendu lui-même.

La seule chose que l’on aime, en fait, est destructrice. On aime le courage dont ce monsieur a fait preuve en descendant son agresseur à l’aide d’un pistolet - il faudra se demander une autre fois si loger une cartouche 7,65 x 21 mm Parabellum dans le dos d’un braqueur en fuite est vraiment une démonstration de courage, où s’il ne s’agit que de la perte de sang froid (compréhensible) d’un homme piqué au vif, vexé d’avoir assisté, impuissant, à la mise à sac de sa boutique.

Les mécanismes internes qui ont fait de ce fait divers plutôt qu’un autre le réceptacle des griefs de tout un pays demeurent obscurs. Il n’en reste pas moins que cette affaire met en relief la violence sourde qui sommeille chez une partie des Français. Probable qu’on aurait eu droit aux mêmes débordements sémantiques s’il s’était agit de prendre massivement la défense d’une mère ayant baffé son rejeton en public, où d’un doberman promis à l’euthanasie après avoir déchiqueté le mollet d’un voleur de poules.

Ce n’est pas ici l’occasion de prendre la défense d’un bijoutier victime d’un vol à main armée qui a prévalu, mais celle, plus politique, de s’unir dans le dénigrement d’une certaine idée de la France, jugée trop molle et permissive, pas assez musclée dans ses prises de positions. On aurait tort de ne pas y voir la brèche par laquelle risque de se dévider la bien-pensance qui corsète à l’heure actuelle l’ensemble règles de vie en société. Au risque que s’y substitut un "mal-pensé" délétère certes, mais tonique, et assumé en cela.

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