Categories

Accueil > Monde > Il y a 50 ans, disparaissait Jean Amrouche

JEAN EL-MOUHOUB AMROUCHE : UNE ARCHE ENTRE DEUX MONDES

28 octobre 2013
Camil Antri-Bouzar

Il y a 50 ans, disparaissait Jean Amrouche

« Je suis le pont, l’Arche qui fait communiquer deux mondes mais sur lequel on marche et que l’on piétine, que l’on foule… Je le resterai jusqu’à la fin des fins, c’est mon destin ».
L’année dernière , nous avons célébrés le cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, mais nous avons aussi célébrés le cinquantenaire de la mort d’un personnage au parcours mythique qui me fait penser à celui de Jugurtha…

Ecrivain et poète de renommée internationale, Jean Amrouche (1906-1962) demeure pourtant méconnu aux yeux de la majorité des Algériens, voire complètement ignoré. Des décennies durant, il a été exclu par une certaine pensée unique ankylosée dans des constantes soi-disant nationales pour avoir eu le triple tort d’être kabyle, francophone et chrétien.
Eternel exilé était depuis sa naissance, comme toute sa famille d’ailleurs, il fut toujours marginalisé. Il disait « Je suis chrétien, j’ai le droit d’être chrétien. Mais je ne suis pas français chrétien, je suis Algérien chrétien ».
Né en 1906 à Ighil Ali (wilaya de Bejaia), Jean El-Mouhoub Amrouche part en Tunisie avec sa famille pour suivre le père qui y travaille aux chemins de fer. Il fait ses études au collège Alaoui de Tunis.
La vie familiale pendant la période tunisienne est retracée avec force et détail par sa sœur Taos Marguerite Amrouche dans La rue des Tambourins.
Il rejoint par la suite l’Ecole normale de Saint-Cloud ou il étudie jusqu’en 1929. En 1930, il enseigne au lycée de Sousse (Tunisie) où il eut l’écrivain Albert Memmi comme élève.
Il se lie également d’amitié avec Armand Guibert avec qui il fait plusieurs voyages en Europe. En 1943, il entre au ministère de l’Information à Alger, puis à l’ORTF (Office de la radio et de la télévision française).
En 1944, il fonde avec Lassaigne la revue « L’Arche » sous le patronage d’André Gide et de Charles de Gaulle.
Avant le 8 Mai 1945, Jean Amrouche se consacre plus particulièrement à ses écrits poétiques, notamment Les chants berbères de Kabylie, et à de grands débats intellectuels. Dans le cadre de son travail, il eut alors l’honneur et le privilège d’avoir des entretiens avec de grandes figures littéraires du XXe siècle, notamment Paul Claudel, François Mauriac, Albert Camus, Aimé Césaire, Franz Fanon et Kateb Yacine … Il sera contraint de démissionner en 1959 à cause des pressions qui s’exercèrent sur lui. Ses positions politiques, tout en nuance et en intelligence, dérangent.
Le chemin vers l’indépendance
On peut dire que Jean Amrouche a pris position en faveur de l’Algérie et des Algériens bien avant les massacres du 8 Mai 1945. En effet, comme tous ses écrits le prouvent, Jean Amrouche était un vrai nationaliste, dès lors qu’il avait compris très tôt pour sa génération, pour son milieu mais aussi pour l’ensemble des Algériens, l’intérêt qu’aurait eu la France à reconnaître l’identité culturelle algérienne, fondée sur un véritable pluralisme culturel et religieux, ainsi qu’une réelle égalité entre tous ses citoyens. L’idée d’indépendance est venue ensuite chez lui progressivement, comme chez la plupart des intellectuels. Ce sont les événements tragiques du 8 Mai 1945, au cours desquels des milliers d’Algériens ont trouvé la mort, qui ont amené à une véritable prise de conscience.
Conscient de son rôle d’intellectuel, porteur et semeur d’idées, il ne cessera de dire que le peuple algérien, son peuple, mérite bel et bien de retrouver son nom et sa dignité : articles de journaux, lettres, entretiens radiophoniques, autant d’analyses pertinentes, lucides de la situation historique. Il dénonce, il rétablit la vérité, il apporte une contribution essentielle à un débat d’idées qui fait avancer l’histoire.
L’itinéraire politique de Jean Amrouche est sans aucune ambiguité. Il est témoin de son peuple, il doit témoigner et il témoigne. Le déclenchement de la révolution est d’abord un choc. Laissons parler Jean Amrouche : « Elle est engagée (la France) à son insu dans une tragédie où elle risque de se perdre… Je crois qu’elle ne peut se sauver qu’en choisissant le plus grand risque : en donnant aux Algériens leurs libertés et leurs patries… Je sais seulement que je suis l’un des rares témoins de ce peuple héroïque enseveli sous le mépris et la misère, à qui l’on refuse jusqu’à son nom de peuple ».
Durant la guerre de libération nationale, Jean Amrouche fut l’intermédiaire et le médiateur auto-désigné et autoproclamé entre le FLN, résistant et rebelle, et Charles de Gaulle.
D’ailleurs, il écrit « Je suis le pont, l’Arche qui fait communiquer deux mondes mais sur lequel on marche et que l’on piétine, que l’on foule… Je le resterai jusqu’à la fin des fins, c’est mon destin ».
Jean Amrouche décède le 16 Avril 1962 et n’assistera pas aux accords d’Evian et à l’Algérie indépendante.
Aujourd’hui, en tant que jeune citoyen algérien, j’espère que tous les patriotes oubliés de l’histoire, à l’image de Jean Amrouche, pourront être reconnus un jour par l’Algérie officielle.
Ce journaliste-écrivain mérite bien une reconnaissance, à titre posthume. Je pense qu’il est temps, 51 ans après, que les Algériens et les Algériennes écrivent ou réécrivent leur histoire en toute objectivité, loin de toutes les considérations politiques et idéologiques

info portfolio

Commentaires

Répondre à cet article