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14 janvier 2014
Jean-Baptiste Mognetti

Jeffreys 92

… Car à l’image de la vague, l’événement, quand il déferle, devient aussi un mystère.
Gibus de Soultrait, L’Entente du mouvement.

10 décembre 2013. On rend aujourd’hui un hommage télévisuel global à Nelson Mandela. Les chaînes nationales nous tiennent soigneusement informés d’un événement qui par vagues nous traverse en même temps qu’il se brise à la surface de nos écrans. Le montage lancinant des tristesses a du moins le mérite de rappeler l’Histoire à son ordre marin et le spectateur attentif du deuil planétaire à l’élan d’un geste encore possible pour peu qu’il se tienne au-dessus des larmes ou dans l’espace d’une politique dansée aux confins des tempêtes, dans les eaux territoriales de la destinée humaine : celui d’une réconciliation exempte de tout intérêt médiatique ou marchand. En 1985, à l’apogée d’une carrière professionnelle placée sous le signe de la grâce et de la victoire, le surfeur américain Tom Curren - légende vivante de la discipline - prit la décision de déserter une certaine plage sud-africaine afin de dénoncer l’apartheid. Le message stylistique (et poétique) par lui délivré au gré des ressacs n’allait pas alors sans un outil magique : la Black Beauty, planche dont l’ampleur du cambre le conduisit à son premier titre de champion du monde la même année. Il fallut attendre 1992 pour voir Curren à Jeffreys Bay, dans la région du Cap-Oriental (province natale du premier président noir de la République d’Afrique du Sud), offrir à l’espace d’une liberté retrouvée (bien qu’infinie par essence : celle de l’Océan) celui de ses courbes puissantes en un corps à corps qui, « ne souffrant d’aucun débat, n’en soulev[ait] aucun. » [1] La première vague prise par Curren à J-Bay en surf libre [hors compétition] et immortalisée par le cinéaste Sonny Miller entra dans l’Histoire. On préférera sans doute le mot diplomatique à la vague refusée … puis finalement domptée. Pourtant, l’éthique du surf repose bien sur le choix de suivre ou non le mouvement qu’imposent les circonstances. Dans le domaine de la compétition et de ses stratégies, le refus d’une vague compte tout autant que la glisse présidant au gain de la suivante, exploitée à bon escient et de façon opportune. Tom Curren, dont le tranchant de la lame (Black Beauty ou autre) ne passe jamais très loin du désespoir, fit de ce principe le vecteur d’un message politique fort bien que marginal – c’est du reste de ce caractère qu’il tire tout son mystère et toute sa force. Le surfeur attendait patiemment sur la grève que les conditions fixées par le devenir d’une nation divisée se fissent favorables à l’insertion de son propre corps au cœur de l’événement que constitue chaque vague. L’attitude de Curren nous donne ainsi à saisir, vingt-et-un ans plus tard, la portée si souvent galvaudée du terme de « surf » non comme une dynamique d’appropriation ou le symptôme d’une passivité à l’égard des règles fixées par les puissances de la communication mais comme une manière de repenser le mouvement des corps dans une Histoire dont nous sommes à la fois les spectateurs et les acteurs.

A voir : http://www.youtube.com/watch?v=vHe-oE5OGLs

Notes

[1Daniel Dobbels, Mises en scène du monde, au sujet de la danse

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