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14 janvier 2014
redac

Parlons de Pasolini au présent !

« Un auteur, lorsqu’il est désintéressé, passionné, représente toujours une contestation vivante. Dès qu’il ouvre la bouche, c’est pour contester quelque chose, le conformisme, ce qui est officiel, étatique, national, tout ce qui est accepté par le plus grand nombre. Dès qu’un artiste ouvre la bouche il est forcément engagé, car le seul fait de parler est toujours source de scandale. »
Pier Paolo Pasolini

« Pasolini lucide, décrit le monde dans lequel il vit et malheureusement celui dans lequel on vit toujours », ainsi fut introduite par Bernard Benoliel, directeur de l’Action culturelle à la Cinémathèque Française de Paris, la journée d’études Pier Paolo Pasolini, le village et le monde présentée dans le cadre de l’exposition Pasolini Roma. « Il était incompris » ajoutera-t-il. Un préambule qui ouvre donc d’incontournables perspectives de (re)lectures du travail du poète « enragé » pour en prolonger les enjeux dans l’analyse de nos sociétés contemporaines du « génocide culturel ». Et pourtant…
S’il nous faudra reconnaitre que les présentations qui se succédèrent étaient cohérentes et parfaitement articulées, à propos du cinéaste révolutionnaire - celui qui défiait la censure des bourgeois « bienpensants » et toutes formes de conformismes politiques et intellectuels – et bien que nous soyons conscients du règne d’une marchandisation généralisée des êtres (morts) vivants que Pasolini osera lui-même qualifier de « fascisme total »[1], nous n’en resterons qu’à quelques timides parallèles avec notre Europe de l’austérité et de la dictature financière son héritière. Ne serait-ce pas ces mêmes préoccupations qui sont au cœur revendicatif des mouvements de soulèvements populaires qui fleurissent au XXIème siècle partout dans le monde ? A Barcelone peut-être, là où était venue s’établir en premier lieu, il y a à peine quelques mois, cette même Pasolini Roma ? Jordi Balló, le commissaire espagnol, restera pourtant muet à ce sujet. Il se contentera de souligner de manière énigmatique que le « public » catalan s’était « approprié » la critique pasolinienne.
Des notes consciencieusement préparées dans les mains de chaque intervenant, de nombreux écrits, mais peu de corsaires donc. Ou peut-être un « militant poétique », comme s’est lui-même présenté Stéphane Bouquet. Il nous parlera de la « disparition de la pluie » dans la poésie pasolinienne. La pluie, aux couleurs et aux sons frioulans interdits des années 40. Cette eau qui tombe du ciel où l’homme a tué ses Dieux pour y renaître en individu libre. Cette (autre) image d’espérance contre le fascisme mussolinien, aspiration d’une révolution rouge qui sera définitivement anéantie en 1974 dans une réécriture de ces mêmes poèmes innocents[2] par un auteur noyé dans une quête paradisiaque déchue. Il pleut aussi à Rome, à Paris, à Berlin et partout ailleurs. Y-a-t-il encore quelqu’un capable de revendiquer cette pluie renaissante ? Ou sommes-nous toutes et tous déjà aveuglés, les yeux rongés par les pluies acides de l’apocalypse ? On nous dit que la fête est finie. Il nous semble pourtant entendre l’air de La Ricotta au loin, mais le son tremble comme le cri des fantômes. La pluie a disparue, les lucioles ont disparues[3], le corbeau a été mangé. Y’a-t-il encore quelqu’un qui danse ? En début de journée, Serge Toubiana avait présenté Pier Paolo Pasolini en disant qu’ « il était à la fois un artiste et un intellectuel, ce qui est aujourd’hui assez rare », « quelqu’un qui crée, quelqu’un qui pense ». Un coup de couteau dans le cœur de quelques-uns présents dans la salle sans doute, preuve d’une nécessité de se (re)manifester pour d’autres. Je n’aurais pas la prétention invérifiée d’annoncer que Stéphane Bouquet ferait partie de ces derniers, mais ce n’est sans doute pas un hasard si l’intervention la plus modeste fut celle d’un protagoniste qui a risqué l’expérience de l’écriture de la poésie, de loin l’analyse la plus chargée et engagée poétiquement (donc politiquement).
Paris est acide. La pluie a disparue à Casarsa. Le soleil brûle à Rome, les projecteurs aussi. Barcelone est entourée par les flammes. Si le frioulan a résisté au fascisme, si le catalan[4] a résisté au franquisme, comment avons-nous pu les perdre ensuite ? On les avait étouffés, rendus muets. Il fallait changer de langue. La langue des images était universelle dans un monde que l’on délocalisait, Pasolini l’avait compris. Et avec la pluie, et avec les lucioles, Pier Paolo « fœtus adulte » lui aussi disparaissait. Et nous voilà aujourd’hui, et nous voilà avec les images partout surexposées dans un monde virtualisé. Le philosophe des images serait-il dépassé ? Georges Didi-Huberman ne nous proposera apparemment plus les lueurs du passé. Il semble être passé lui aussi sans rien voir. Il restera donc collaborateur de l’ « Histoire » des grandes anecdotes écrites dans les Cahiers du cinéma jusqu’aux derniers incendies. On s’y attendait.
Dans son intervention à propos des borgates - selon PPP, ces « camps de concentration » des classes ouvrières marginalisées aux architectures des fascismes de tous temps - nous remercierons quand même Alain Bergala (commissaire français de l’exposition) de noter que la pauvreté des sous-prolétaires italiens de Rome dont Pasolini admirait l’authenticité culturelle et la dignité populaire -figure de « résistance » dans l’industrialisation des vies romaines -, avait aujourd’hui était en grande partie remplacée par celle des immigrés issus des « Tiers-Monde ». Ceux là même qu’il était allé rencontrer lors de ses nombreux voyages, ses repérages en recherche de réalités. Nous ajouterons à ce tableau deux brèves allusions aux roms des « camps » d’actualités lorsqu’il s’agira de décrire Pasolini en nomade. Une image proposée par Hervé Joubert-Laurencin, tombée comme un cheveu dans la soupe avec un arrière goût d’autocensure. Après avoir confié les regrets new yorkais de Pasolini à propos de la disparition des « espoirs libertaires » dans la capitale américaine, il se désencombrera néanmoins un peu grâce à une interpellation plus assumée « nous sommes dans un moment très fascisant, vous ne trouvez pas ? ». De manière détournée, il aurait pu ajouter ensuite « c’est aussi ce que semble nous lancer en pleine figure Mamma Roma par son regard caméra à la fin du film, vous ne trouver pas ? ». Mais le sens en restera très justement suspendu.
A part cela, les analyses sont restées dans l’ensemble très anecdotiques et/ou formelles à propos des œuvres et des amours du poète. Tous décortiqués ! Sous la lumière des projecteurs de la victorieuse Société du spectacle, une fois de plus nous le laisserons donc mourir « incompris » peut-être (?). Il faudra attendre la fin de ce cycle de conférences pour une possible apparition de potentiels spectateurs émancipés[5], invité par Balló à prendre part à cette journée, car comme il le dit « exceptionnellement aujourd’hui, on a décidé de donner la parole au public ! ». Vint enfin l’opportunité d’entrer dans l’œil vif du sujet grâce à deux auditeurs dévergondés, à propos de questions sur l’Europe et l’Italie d’avant et après Berlusconi à partir des critiques et regards de Pasolini, considéré comme un visionnaire de son époque, de notre époque. La table ronde regroupant Dacia Maraina (scénariste et proche de PPP) et Roberto Chiesi (responsable du Centro Studi – Archivo PPP de la Fondation Cinémathèque de Bologne) - qui avait déjà suscité une sombre attente en prononçant les noms « Afrique », « Turquie » et « Palestine » - était victime de l’horloge et ne pouvait pas développer ces sujets. Nous ne parlerons définitivement aujourd’hui que très peu des cultures « sacrifiées » contemporaines. On rira en répétant « après » Berlusconi et on citera rapidement le gouvernement de « sauvetage » Monti. Le vide du pouvoir en Italie ou l’arnaque du pouvoir imposé aux italiens par l’Union Européenne sans que personne ne dise rien ? Dans L’article [de la mort] des lucioles de 1975 apparaissait l’idée de « polices technocratiques »…
Plus le temps, il faut laisser la place au tant attendu Ninetto Davoli, ce jeune apprenti ouvrier rencontré dans les borgates romaines, acteur « sacré » et ami fidèle du cinéaste jusqu’à sa mort. Apparu dans les années 60, le jeune compagnon de Totó a laissé place à un homme mûr qui semble pourtant incroyablement toujours aussi fidèle à ce « peuple » dont il est natif. Il faisait parti de ces trésors populaires humains dont Pasolini était passionné et rendait hommage en les mettant en scène avant de pleurer leur disparition dans les années 70. Un Ninetto « force du passé », comme on le suggère dans la salle ? Un survivant ? Non ! Un vivant, presque sautillant. Aux questions souvent (pathétiquement) indiscrètes, avec liberté, sans parabole, il répondra avec ou sans pirouettes. Applaudissez ! La révolution est tombée…

Sarah Mauriaucourt, vidéaste (Barcelone)


[1] Pier Paolo Pasolini, « Le vide du pouvoir en Italie », Corriere della sera, ed. du 1er février 1975, article repris plus tard sous le nom de « L’article des lucioles » [voir Ecrits corsaires, éditions Flammarion, Paris, 2005].

[2] La nouvelle jeunesse. Poémes frioulans 1941-1974, éditions Gallimard, Paris, 2003.

[3] Sarah Mauriaucourt « Aux quatre coins du monde, des populations sortent de l’ombre », L’humanité, 9 novembre 2012. Article initialement intitulé « Le retour des lucioles ? ».

[4] Le catalan est actuellement menacé par la nouvelle réforme de l’éducation du gouvernement Rajoy qui remet en cause les libertés d’une Espagne multilinguiste touchée par la montée des « shows » nationalistes.

[5] Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, éditions La Fabrique, Paris, 2008.

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