Categories

Accueil > Société > Entretien avec l’historienne Joan Scott

18 mars 2014
redac

Entretien avec l’historienne Joan Scott

par Léo Dubois

Joan W. Scott est une historienne américaine. Après avoir travaillé sur le mouvement ouvrier français, elle s’est tournée à partir des années 1980 vers l’histoire des femmes, et a écrit des travaux essentiels dans la perspective du genre. Elle occupe depuis 1985 la chaire Harold F. Linder l’Institute for Advanced Study, à Princeton.
De passage à Paris pour le cycle de conférence « Penser l’émancipation » qui a eu lieu à l’Université Paris X Nanterre-La Défense, elle a accepté de m’accorder un entretien, pour répondre à quelques questions sur la polémique qui a lieuen France autour des études de genre.

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez entendu parler de la polémique qui a eu lieu en France autour de la soi-disant « théorie du genre » ?

Joan Scott : J’ai été très étonnée. Du point de vue américain, c’est étrange de voir des manifestations uniquement « contre » quelque chose. Même lors des manifestations « contre » le mariage homosexuel, le message derrière était « pour le mariage entre hommes et femmes ». De plus, aux Etats-Unis, il est inimaginable de voir une manifestation contre une « théorie ».
Le problème actuellement est l’absence d’une réponse de grande ampleur aux manifestations. Certes, plusieurs intellectuels se sont exprimés pour protester contre ces discours. Mais il n’y a pas de gens dans la rue qui répondent aux attaques. De plus, le gouvernement a peur de la droite catholique. Du point de vue politique, c’est très intéressant. Aux Etats-Unis, les évangélistes ont protesté contre certains mouvements. Mais pas contre les « gender studies ». Ils ont néanmoins la même volonté de « faire peur » à la gauche.

Il y a une espèce d’hystérie dans les protestations. On a pu apercevoir cette forme d’hystérie également lors de la rumeur selon laquelle la « théorie du genre » serait enseignée à l’école. On peut également le voir avec les propos de Copé sur le livre Tous à poil. C’est un vrai cas d’hystérie, qui relève de la psychanalyse. Ils ont peur de perdre quelque chose. C’est une réponse déplacée au mariage gay. Les manifestations contre le mariage homosexuel ont échoué, et a été trouvé aujourd’hui un moyen pour déplacer l’opposition vers le concept qui a rendu possible d’affirmer que les rôles des hommes et des femmes changent, et que la corrélation entre sexe, genre, et sexualité, n’est pas exacte. Il y a évidemment de l’homophobie autour de ces protestations. Politiquement, ce qui est intéressant c’est que l’extrême droite catholique a fait alliance avec les intégristes musulmans. Mais je ne pense pas que cette alliance puisse durer. Aux Etats-Unis, il y a eu des alliances similaires, comme entre les baptistes noirs, et les évangélistes blancs, pour la plupart racistes. Ils ont fait alliance pour faire opposition au mariage gay, et toutes les lois qui ont tenté d’éliminer la discrimination envers les homosexuels.

Aux Etats-Unis, les études de genre constituent-ils une sorte de phénomène de société ? Certaines personnes s’identifient-elles comme « pour », ou « contre », les études de genre ? »

J. S. : Au féminisme, peut-être, mais absolument pas en ce qui concerne les études de genre. Dans les universités, il y a des départements consacrés aux études de genre. Cela ne suscite pas de réaction. Le genre n’est pas l’objet d’attaques. Nous ne parlons pas de « théorie du genre » aux Etats-Unis. En général, aux Etats-Unis, ce sont les pratiques, et les mouvements (féministes, homosexuels, ou encore socialistes), qui sont l’objet d’attaques, mais pas les concepts. C’est ici que réside l’origine de l’expression « théorie du genre », que certains utilisent en France, mais pas aux Etats-Unis. Ce qui est visé, c’est le concept. Aux Etats-Unis, ne sont attaqués que les pratiques, et les mouvements politiques.
Il y a les mêmes rumeurs comme quoi les instituteurs gays vont séduire les enfants à l’école, mais si vous demandez à quelqu’un dans la rue ce qu’il pense des études de genre, il vous prendrait pour un fou.
Pour certains domaines, le genre est une notion relativement acceptée aux Etats-Unis. On parle par exemple souvent de « gender gap », à propos des comportements électoraux, ou des inégalités de salaires. Les Américains sont assez habitués à entendre parler du genre, mais pas comme question politique, bien que ce soit une question politique. On ne parle jamais du genre comme problème.

En France, ce qui pose problème, c’est justement l’utilisation du terme « théorie », au lieu « d’études » de genre. Cela fait penser qu’il y derrière le genre une doctrine avec des caractéristiques bien précises, et fait oublier que c’est un champ scientifique. Pour éclaircir ce point, pourriez vous définir ce que sont le genre, et les études de genre ?

J.S. : Il y a un présumé dans les études de genre : les identités, les rôles, sont des constructions sociales. Les historiens du genre ont démontré qu’il y a eu des changements dans les conceptions de la féminité et de la masculinité, dans les rôles attribués aux femmes et aux hommes, dans ce que nous vivons comme norme. Cette soit disant « théorie », c’est que ce n’est pas la nature, ce n’est pas Dieu qui a créé définitivement les rôles des hommes et des femmes. Mais cette idée n’est pas spécifique aux études de genre. Même la biologie a changé les concepts de ce que signifie le corps d’une femme ou d’un homme, ces idées ont changé. Je crois que l’Eglise catholique, qui a inventé l’idée de la « théorie du genre », comprend l’idée de changements des rôles, mais insiste sur le fait que ces rôles ont été créés de façon immuable par Dieu.
Aujourd’hui, le genre n’est pas qu’étudié par les seuls historiens, et s’étend à d’autres intellectuels : des anthropologues, des psychanalystes, ou encore à des économistes marxistes, qui développe l’idée qu’il y a des intérêts de groupes sociaux derrière la création des normes. Il y a beaucoup de tentatives d’explications pour les changements de rôles attribués aux hommes et aux femmes. Les « études de genre », c’est justement l’étude de ces changements.

Selon vous, à quel point les personnes qui parlent de la « théorie du genre » dans les médias, sont conscients que ce qu’ils affirment est faux ? Croient-ils vraiment ce qu’ils disent ? Est-ce une simple manipulation ?

J.S. : Je pense qu’en général ils sont inconscients des erreurs qu’ils font, des confusions opérées dans leurs discours, car ils sont complètement pris par la véritable hystérie dont j’ai parlé. Je pense que c’est trop simple de penser que c’est uniquement de la manipulation. Evidemment, il y a des gens comme ça, notamment dans l’Eglise, qui ont trouvé un moyen de mobiliser les gens, contre une menace importée des Etats-Unis. A ce propos, Claude Timmerman a affirmé avoir trouvé la vraie « source » de la « théorie du genre » : ce serait selon lui l’invention des lesbiennes américaines juives. Pour beaucoup de personnes, ce sont les trois caractéristiques qui menacent la France actuellement.
A donc été trouvé le moyen de mobiliser les gens. Mais je pense que ceux qui utilisent ce moyen, partagent l’inquiétude qu’il y a derrière ce mouvement.

Comment expliquer qu’un tel mouvement naisse en France, qui n’est pas considéré comme un pays très religieux, notamment par rapport aux Etats-Unis, ou même d’autres pays d’Europe, où la religion est sûrement plus importante, mais où le mariage gay n’a pas provoqué de protestation de l’ampleur de celles que l’on a connu en France ?

Il y a une certaine idée de la différence des sexes qui est très importante en France, et qui organise l’identité nationale. Dans un des mes livres, De l’utilité du genre, je parle du fait que l’identité nationale française reste basée sur une certaine vision du couple hétérosexuel. Cette idée d’une différence complémentaire, dans laquelle la femme est subordonnée, et l’homme dominant, supérieur, est au cœur d’une certaine vision de la République. Dans le modèle de la différence des sexes, est présente l’idée de complémentarité, de diversité, et aussi d’une asymétrie inexprimée. Cette vision n’est pas partagée en Espagne par exemple. S’il y a une perception d’une menace à cette vision, elle n’est pas vue comme une simple menace faite aux mœurs, mais à l’identité même de la nation. C’est là que l’on peut trouver la réponse à la question de savoir pourquoi c’est singulièrement en France que le mot « genre » est attaqué aujourd’hui.

Léo Dubois, 18 ans, Paris.
Etudiant en première année de double-licence Histoire-Science politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Commentaires

3 Messages

Répondre à cet article