Categories

Accueil > Libres-échanges > "Le défaut qu’il faut"

27 mars 2014
Quentin Margne

"Le défaut qu’il faut"

Rencontre avec Bernard Stiegler, l’auteur de "Pharmacologie du Front national"

Le jeudi 20 mars, au théâtre du Rond-Point, Bernard Stiegler s’est attaché à repenser dans son ensemble la notion de travail. Il a rendu sensible sa disparition même par le biais de l’automatisation généralisée qui accompagne le mouvement des nouvelles technologies. Ce sont les robots qui dans ce processus se substitueront massivement aux humains, dès lors l’emploi salarié sera exceptionnel. Si le statut des intermittents du spectacle aujourd’hui remue action et pensée, peut-être demain sera-t-il l’un des seuls statuts envisageables par une majorité d’individus.
Cette renaissance du travail s’inscrit directement à l’intérieur de l’écroulement du consumérisme, cette forme de capitalisme née de la rencontre du fordisme avec le keynésianisme, et qui a donné naissance à l’"american way of life". Contrairement au modèle industriel de la vieille Europe, fondé sur le productivisme, il suppose l’augmentation du pouvoir d’achat des salariés pour les inciter à consommer. C’est le triomphe du marketing : vendre n’importe quoi à n’importe qui. Ce modèle qui détourne tous les désirs du consommateur vers tous les objets de consommation se développe tout d’abord de manière heureuse - c’est le plein emploi - mais il se transforme rapidement, comme l’avait prédit Herbert Marcuse, en machine à détruire la libido. Alors règne la consommation addictive fondée sur la satisfaction immédiate des pulsions. Le résultat est que la société de consommation ne devient plus productrice de désirs mais de dépendances. Dans Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : De la pharmacologie, Bernard Stiegler écrit « la pathologie est dans un rapport tout à fait nouveau au désir tel que le constitue le pharmakon : un rapport où ses tendances pulsionnelles sont systématiquement exploitées pendant que ses tendances sublimatoires sont systématiquement court-circuitées ». C’est un modèle extrêmement dangereux : le consommateur y devient malheureux comme peut l’être le toxicomane qui dépend de ce qu’il consomme mais déteste ce dont il dépend. Au sortir du consumérisme, l’horizon d’un travail déprolétarisé ne sera envisageable qu’au sein d’une société mue non plus par la consommation mais par la contribution. C’est alors que les gains de temps issus de l’automatisation généralisée seront réinvestis dans des lieux comme Wikipédia, l’humanité libres échanges. Des espaces où la hausse de la valeur esprit sera au cœur des ambitions d’une société de contribution. Rencontre avec Bernard Stiegler, exploiteur acharné des tendances sublimatoires qu’elles soient individuelles et collectives, et court-circuiteur génial des tendances grégaires d’une société paralysée, au bord du ravin.

Humanité libres-échanges : Quel modèle mettez vous en œuvre dans votre pensée pour permettre d’affirmer que cette société addictogène peut s’affranchir du consumérisme et faire renaître le travail ?

Bernard Stiegler : Je crois à la logique de la quasi-cause, la quasi-causalité. Pour moi toute réalité est de toute façon transitoire, déjà en train de disparaître. Les choses sont processuelles, Il n’y a que des processus. Cela ne veut pas dire qu’il y a des omnitemporalités, pour parler comme Husserl. Mais ces omnitemporalités sont des catégories de pensées et non pas des réalités. Par exemple, j’essaye de décrire ce que j’appelle une organologie générale et une pharmacologie. Elles reposent sur ce que j’appelle des règles organologiques. Par exemple, je soutiens qu’un organe noétique, l’œil d’un être humain, celui d’un peintre par exemple, la main ou le doigt d’un pianiste sont le fruit d’un processus organologique, où l’œil du peintre n’existe pas sans son organe artificiel. Cet artificialisation elle-même produit des déplacements. Tout cela est historique. Vous savez pertinemment que si quelqu’un arrivait aujourd’hui et était Rembrandt, vous diriez que cela n’a pas d’intérêt. Car ce qui est intéressant chez Rembrandt, ce n’est pas ce qu’il fait mais ce qu’il devient et ce par quoi il fait devenir son époque. C’est dans son rapport à son époque que Rembrandt est génial ! Ces énoncés que je pose sont des énoncés que je décris comme étant des omnitemporalités, ce sont des règles qui se maintiennent à travers le temps.

H.l-E : Qu’est-ce qu’une quasi-causalité ?

Bernard Stiegler : Comme a pu l’énoncer Gilles Deleuze, repris chez les stoïciens. La quasi-cause est ce qui fait que quelque chose me lèse, m’amoindris, est un accident pour moi, me diminue. Or je suis capable de le transformer en une puissance. Cela je l’appelle : le défaut qu’il faut. C’est quelque chose qui me plonge dans le défaut, je vais en faire ce qu’il faut, ce avec quoi je me construis, ce qui devient une nécessité. J’ai pratiqué ça pendant prés de cinq ans en prison. Il n’y a qu’une solution, ce qu’il me fait défaut à savoir la liberté, cette privation de liberté, je dois en faire ce qu’il faut, ce que je pratique. C’est ce qui devient une nécessité en un sens très fort. Tout c’est que j’ai dit pendant la conférence, vient de cette époque là. Tout ce que je fais aujourd’hui depuis trente ans sont le fruit de ma sortie de prison, de cette nécessité.
Je pense souvent à quelqu’un auquel je me suis beaucoup intéressé : Django Reinhardt, il a perdu des doigts dans un incendie. C’est comme cela qu’il est devenu un génie. Avant c’était un très grand musicien. Mais je connais bien les musiciens gitans, à vrai dire ils sont tous très bons. Le Django d’avant son accident il y en des milliers. Mais après son accident, c’est quelque chose qui fait que tout à coup la musique gitane devient le cœur du Jazz en guitare. Tous les musiciens de Jazz au Etats unis vous diront que le plus grand musicien c’est Django Reinhardt. Parce qu’il a su inventer une nouvelle nécessité. Ce que Deleuze appelle une bifurcation.
Je donne un autre exemple de ces musiciens c’est Robert Wyatt, le batteur. Il a pris un jour un LSD assez fort et il s’est jeté du quatrième étage. Il s’est trouvé en bas paralysé, au bord de l’overdose. Il est toujours vivant aujourd’hui, il se déplace en fauteuil roulant. Il a fait des disques depuis son accident absolument fabuleux ! Avant c’était un bon batteur de l’époque, après son accident il est devenu éblouissant.
Le troisième c’est Jöe Bousquet, le poète dont parle Deleuze. C’était un jeune poète, ami d’Apollinaire comme il y en avait à la pelle à cette époque. Sur le front il a pris une balle dans les lombaires. Il ne s’est plus jamais relevé, c’est alors qu’il est devenu un génie. Je ne dis pas qu’il faut prendre une balle dans le dos pour devenir un génie. Ce que je veux dire c’est que les nécessités de la vie se traduisent dans ces façons de renverser les défauts en nécessités. Le pharmaka, les poisons en remède.

H.L-E : Quel rapport entretenez vous avec le monde de l’art, de quelle manière nourrit-il vos théories philosophiques ?
Bernard Stiegler : J’ai surtout fréquenté le monde musical, un tout petit peu l’univers pictural, et plus le monde littéraire. Aujourd’hui je ne les fréquente pas beaucoup. Je trouve qu’ils ne se portent pas très bien et ils ne me font pas beaucoup de bien d’ailleurs. J’ai travaillé avec des écrivains, des gens de théâtre, des cinéastes. Mais aujourd’hui j’essaye de compagnonner avec des malades, des personnes qui veulent se soigner. Le monde de l’art je le connais suffisamment j’ai travaillé au centre Pompidou des années. Or je constate qu’il ne se porte pas bien du tout car il extrêmement abimé par le marché de l’art. La critique d’art aujourd’hui a disparu. Ce n’est que des promotions, du marketing. Il n’y a plus de débat entre les artistes. Moi-même j’ai essayé d’ouvrir des débats avec des artistes, ils n’en veulent tout simplement pas ! Ils sont là pour trouver leur place, une forme de visibilité, c’est tout simplement minable. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas d’artiste mais cette époque est extrêmement stérilisante. François Hollande est stérilisé, mais il n’y a pas que lui, on l’est tous. Je me sens également très stérilisé. Je me bats contre ce que Mallarmé appelait la « Stérilité ». J’ai beaucoup fréquenté l’œuvre de Mallarmé, c’est ma boussole. On vit une époque où le marketing a massacré les gens. Le marketing est une maladie et on peut voir les ravages que ça produit notamment dans la sphère de l’art.

H.L-E : Comment l’esprit critique s’est-il évanoui alors qu’il est peut-être ce qui garantit à chaque œuvre son lot de possibles et une pérennité à ses possibles ?

Bernard Stiegler : On est en crise, pour avoir de la critique il faut avoir des critères. Lorsque vous avez une crise les critères explosent. La crise qu’est-ce que c’est ? Il n’y a plus de critères, et donc vous allez inventer des nouveaux critères. Si j’ai déserté la sphère de l’art en revanche je me suis tourné du coté des ingénieurs, des juristes, des économistes, des syndicalistes. J’écoute ce qu’ils disent et je pense avec le réel. J’essaye avec eux de fabriquer de nouveaux critères. Je pense qu’il faut sortir d’une critériologie où la technique a été prise de contrôle par le consumérisme qui fait tout de nous.

H.L.E : En période de crise comment résister, trouver des remèdes à cette forme de déprime généralisée ?

Bernard Stiegler : Une crise correspond à un moment de décision. Il y a le problème des crises cycliques, mais cela a été transformé par l’économie moderne. Au départ, le terme de crisis renvoie à une décision. C’est ça dont il était question aujourd’hui. Je pense que les gens évoluent et avancent. Les gens progressent, je le vois dans mes conférences. Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, ces deux postures ne servent de toute façon pas à penser. Je suis totalement mélancolique, j’ai envie de me jeter dans la Seine, or j’essaye de ne pas le faire, ce serait indigne. Il faut faire face. Est-ce qu’on y arrivera ? On verra bien. Ce qui compte c’est d’essayer, là est le problème de la dignité.

Propos recueillis par Quentin Margne.

Commentaires

3 Messages

  • insdigbord 9 mars 2015
    21:21

    Super poste, qui après lecture nous fais beaucoup réfléchir.
    On se demande ou le robot va-t-il s’arrêter ? Demain notre médecin traitant sera notre smartphone soit un robot... cela me fait peur.

    Julien de insdigbord

    repondre message

Répondre à cet article