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12 juin 2012
Franck Gabriel

"Do not walk outside this area"

Roman Ondák, « Artist of the Year 2012 »

A l’occasion de la remise du prix "Artist of the Year 2012", décerné par la Deutsche Bank, le Deutsche Guggenheim laisse, du 26/04 au 18/06, ses locaux d’exposition à la disposition de Roman Ondák. Mélangeant œuvres anciennes et installations nouvelles spécialement créées pour l’occasion, l’artiste livre une exposition extrêmement travaillée nommée "Do not walk outside this area".

Artiste slovaque né en 1966, Roman Ondák aime à se jouer du spectateur, des acquis, des codes en les transgressant et en nous confrontant à des situations ou des objets détournés de leur sens premier. Trois pièces en enfilade : voilà ce dont dispose l’artiste selon les dires du magazine Deutsche+Guggenheim. En réalité une quatrième, sas menant à l’espace de vente, est investie par l’artiste. Un paravent-étagère et un canapé dans un coin, voici Ondák appellant avec humour cette pièce "Resting Corner". Suivant les codes de l’œuvre duchampienne, il restaure l’objet dans sa fonction première, permettant au spectateur de décompresser, de se retrouver. Étape assurément nécessaire en fin de cette plongée que constitue le parcours de l’exposition.

Une aile de Boeing 737-500, une transgression des codes du monde de l’art.

L’exposition s’articule, tant en espace qu’en sens, autour de l’œuvre éponyme créée pour l’occasion : "Do not walk outside this area". Une aile de Boeing 737-500 disposée en travers de la seconde pièce permet de transiter d’une salle à l’autre. Posée de manière minimaliste sur le sol, foulée aux pieds par les visiteurs, l’aile semble fragile et étonnamment plus petite que ce qu’on aurait pu imaginer. Le discours n’est donc pas à chercher dans le gigantisme ou la sensation de vertige. Chez Ondák le discours est souvent dans la force du détail, comme en 2005 dans l’œuvre "Untiteld(Post-it)", un simple message "DEADLINE POSPONED UNTIL TOMORROW" collé sur une portion de porte. Cette fois-ci, ce sont deux lignes ainsi que le message "DO NOT WALK OUTSIDE THIS AREA" imprimés sur l’aile qui attirent puis concentrent l’attention. Contrairement aux lignes similaires qui nous enjoignent, dans les musées, à rester à distance des œuvres, celles-ci nous incitent à grimper sur l’œuvre, à y rester, pour finalement l’emprunter. Retournement de situation pour une critique du monde de l’art, thème cher à l’artiste qu’il avait décliné lors de la Biennale de Venise en 2009 dans sa réalisation "Loop". Dans une dénonciation de la prédominance de la compétition entre pays, il avait fait sauter les portes du pavillon Tchèque et Slovaque et y avait installé, en son sein, un jardin, propulsant ainsi le Giardini à l’intérieur même de l’édifice.

Cette clef de lecture nous permet alors d’interpréter le reste de l’exposition. Cette perspective aperçue dans "Resting Corner" se confirme dans la première salle. Ainsi dans le dessin "The stray man" (2006) élaboré, sous son impulsion et sa direction, par sa femme Mária Ondák, il pose le questionnement de la paternité de l’œuvre. Dans "Keyhole" (2012), l’artiste gomme la frontière entre l’œuvre et le spectateur. Après avoir enlevé un cache, on est tenté de regarder à l’extérieur par le trou d’une serrure insérée dans le mur d’exposition. L’œuvre n’est plus l’objet en soi, mais bien ce visiteur voyeur. Puis dans la troisième salle, clin d’œil à l’œuvre de On Kawara : sur les sept cartes postales de "Balancing at the toe of the booth" (2010) envoyées par l’artiste et sa femme à la fondation Sandretto Re Rebaudengo de Turin, WE ARE STILL ALIVE clame-t-il : sa renommée artistique et sa muséification n’en feront pas un artiste intellectuellement et créativement mort.

Mais alors on prend conscience des œuvres qu’il reste à s’approprier. On revient sur nos pas, sur cette aile qui nous a transportés d’une salle à l’autre, porteuse d’un message. Pour qui était destiné ce message dans le quotidien de sa vie antérieure ? A l’équipage ? Aux techniciens ? L’artiste nous renseigne : cette limite est à destination des passagers, lors des évacuations. L’humour alors se glace, le spectateur évacuerait donc la première salle, suite à une avarie. Mais quelle avarie et de quel avion ? Une deuxième lecture, plus historique et personnelle s’impose alors : celle mettant en scène la chute de la République socialiste tchécoslovaque et en filigrane celle de la chute du Mur. Nous sommes bien à Berlin et l’exposition a été créée spécialement pour l’occasion.

Faire dialoguer art et histoire.

Retour alors dans la première pièce. Première œuvre de l’exposition, "Wall being a door" (2012) poignée de porte, sur un mur qui se dresse sur la ligne Nord-Sud et qui sépare donc l’Est de l’Ouest. L’absurdité de l’opposition wall/door est renforcée par ce détail qu’est l’incohérence des indicateurs d’ouverture de la porte : fermée d’un côté, ouverte de l’autre. Suit la série "Awaiting Enacted" (2003) de 16 pages de journaux dans lesquelles l’artiste a, avec doigté, substitué aux photos originales des photos de files d’attente. Dialoguant avec l’aile, ces gens semblent attendre le départ. Il nous livre aussi une expérience personnelle : celle des queues permanentes, typiques des économies planifiées de l’époque, dont les journaux taisaient l’existence.
Par contre nulle échappatoire, la rambarde d’un escalier dépossédé de ses marches, "Leap" (2012), nous laisse seul face aux frontières, face au Mur. Le titre nous dévoile l’unique recours pour les franchir : sauter jusqu’à une hauteur inhumaine. Il ne nous reste plus, dans "Keyhole", qu’à regarder les passants, reconstituant ces photos de personnes qui, face au Mur, épiaient par des trous la vie de l’autre côté. En face, lui répond "The stray man", dessin tiré d’une performance/vidéo de l’artiste, attendant devant une galerie et regardant de temps en temps par la vitre.

Mais le temps de la chute n’est pas loin. Dans "End of an era", sur une table Le Corbusier, symbole de la culture de l’Ouest, Ondák y dépose un calendrier cassé, cadeau d’une entreprise basée en Europe de l’Est à ses ouvriers et marquant une date incertaine. Jeudi 16, vendredi 17... Nous sommes en novembre 1989, le Mur est tombé quelques jours auparavant, la Révolution de velours est entrain de prendre forme. Le régime du Parti communiste tchécoslovaque ainsi que l’URSS ne sera plus tandis que l’Ouest tient debout sur ses quatre pieds. Le spectateur doit alors évacuer et est invité à voyager à l’Ouest, en Calabre, en passant par l’aile. Celle-ci peut rappeler alors, sous certains aspects, cette autoroute, cordon-ombilical, rattachant Berlin Ouest à l’Europe de l’Ouest, qu’il était interdit de quitter durant le transit : "DO NOT WALK OUTSIDE THIS AREA".
Roman Ondák ne put connaître l’expérience du voyage en avion qu’en 1993, lors d’un voyage à New York, et cette obsession pour le voyage se retrouve dans de nombreuses œuvres comme les dix dessins, non présentés, d’intérieur d’avion de "Remote Journey". Finalement, c’est en Italie que l’aile de Boeing nous transporte, des bouts de journaux fictifs dans "Balancing at the toe of the booth" racontant un voyage en Calabre de l’artiste et sa femme. L’artiste peut enfin crier, non sans ironie, sa volonté renouvelée de vivre face aux dangers de cette région du sud de l’Italie : WE ARE STILL ALIVE.

Il est temps de se reposer, Ondák aura réussi la gageure de nous transporter dans le temps, dans l’espace, et dans son champ artistique. Posé sur le canapé de "Resting Corner", force est de constater que la première lecture découlait simplement d’une cohérence artistique dans la production de l’artiste. En ne s’en tenant qu’à celle-ci, on aurait réellement manqué le plus important : il aura détourné ses propres œuvres en en rajoutant de nouvelles pour produire un nouveau récit, celui de l’Histoire.

S’il est toujours délicat de statuer sur le bien fondé d’un prix décerné pour l’artiste de l’année, cette exposition aurait au moins la prétention d’être considérée dans sa globalité comme œuvre d’art. De là nous pourrions alors la considérer comme l’œuvre de l’année 2012 de Roman Ondák.

"Do not walk outside this area", Deutsche Guggenheim
13-15 Unter den Linden, Berlin. Du lundi au dimanche de 10 heures à 20 heures. Entrée : 4 euros, gratuit le lundi. Jusqu’au 18 juin.

Franck Gabriel

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